Thomas Franck – Occupy Wall Street – Un mouvement tombé amoureux de lui-même (Extrait) [paru en 2013 en version anglaise (VO) dans la revue The Baffler]

Ernest pignon ernest (prométhée 1982)

Dans leurs déclarations d’intention, les campeurs de Zuccotti Park (Occupy Wall Street) célébraient haut et fort la vox populi. Dans la pratique, pourtant, leur centre de gravité penchait d’un seul côté, celui du petit monde universitaire. Les militants cités dans les livres ne dévoilent pas toujours leur identité socioprofessionnelle, mais, lorsqu’ils le font, ils se révélèrent soit étudiants, soit e-étudiants récemment diplômés, soit enseignants.

On ne peut que saluer la mobilisation du monde universitaire. La société a besoin d’entendre cette voix-là. Quand les frais de scolarité grimpent à des pics vertigineux, que l’endettement des diplômes débarquant sur le marché du travail atteint facilement les 100 000 dollars, que les doctorants se retrouvent exploités sans vergogne, les personnes concernées ont parfaitement raison de protester. Le problème surgit quand la discussion académique de haute culture devient un modèle de lutte sociale. Pour AWS inspire-t-il aussi souvent à ses admirateurs le besoin de s’exprimer dans un jargon inintelligible ? Pourquoi tant de militants ont-ils éprouvé le besoin de quitter leur poste pour participer à des débats de salon entre érudits ? Pourquoi d’autres ont-ils choisi de réserver leurs témoignages à des revues confidentielles comme American Ethnologist ou Journal of critical Globalisation Studies ? Pourquoi un pamphlet conçu pour galvaniser les troupes d’OWS est-il rempli de déclarations liturgiques du genre : « Notre point d’attaque se situe dans les formes de subjectivité dominantes produites dans le contexte des crises sociales et politiques actuelles. Nous nous adressons à quatre figures subjectives  – L’endetté, le médiatisé, le sécurisé et le représenté – , qui sont toutes en voie d’appauvrissement et dont le pouvoir d’action sociale est masqué ou mystifié. Nous pensons que les mouvements de révolte et de rébellion nous donnent les moyens non seulement de refuser les régimes répressifs dont souffrent ces figures subjectives, mais aussi d’inverser ces subjectivités face au pouvoir » ?

Et pourquoi, quelques mois seulement après avoir occupé Zuccotti Park plusieurs militants ont-ils jugé indispensable de créer leur propre revue universitaire à prétention théorisante, Occupy Theory, destinée bien sûr à accueillir des essais impénétrables visant à démontrer la futilité de toute théorisation ? Est-ce ainsi qu’on bâtit un mouvement de masse ? En s’obstinant à parler un langage que personne ne comprend ?

La réponse est connue : avant qu’une protestation s’élargisse en mouvement social de grande ampleur, ses protagonistes doivent d’abord réfléchir, analyser, théoriser, le fait est que, de ce point de vue, OWS a fourni assez de matière pour alimenter un demi-siècle de luttes – sans réussir pour autant à mener la sienne ailleurs que dans une impasse.

©Texte : Thomas Frank – Un mouvement tombé amoureux de lui-même (Paru dans sa version française dans la revue « Manière de voir – Le monde Diplomatique Février/Mars 2017 : Radicalisations)
©Photo : Ernest Pignon-Ernest [série « Prométhée » 1982]

Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants (Extrait)

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L’art véritablement révolutionnaire, qui décompose le monde pour mieux le recomposer, ouvre à un rire salutaire, très précisément libérateur. L’art contemporain rit d’un tout autre rire, le rire nihiliste qui affirme qu’il se moque éperdument de toute valeur et qu’il n’y a rien à chercher: l’art n’existe que par la puissance d moment qui le connaît comme tel, et voilà tout.

Cet art « Narcynique », à la fois narcissique et cynique, est difficile à démasquer parce qu’il repose sur une prémisse « ultradémocratiste » très en vogue: il serait impossible de distinguer un objet réellement artistique d’un objet quelconque, parce qu’il faudrait alors introduire une hiérarchie. Or toute hiérarchie impose des valeurs, ce qui revient à faire preuve d’un penchant plus ou moins avoué pour l’ordre, tout ordre étant en puissance porteur de totalitarisme: banalités dignes des brèves de comptoir, on agite alors le spectre du fascisme ou du stalinisme, dans le champ politique, tandis que, dans le champ philosophique, le « totalitarisme » menacerait avec le criticisme, l’examen critique des fondements rationnels de la connaissance, hérité d’Emmanuel Kant par exemple.

L’acte « critique » sépare le principe du vrai et celui de l’illusion, ce qui suppose en effet toujours un « tribunal de la raison ». Donc, pour éviter le tribunal, la Terreur  et autres dictatures, on se refuse à toute hiérarchie critique, ce qui permet de donner à un tas d’excréments la dignité de l’objet artistique, puisqu’il est supposé avoir autant de valeur que n’importe quelle oeuvre – voire d’avantage, dans la mesure où, ayant renoncé à la re-présentation, qui implique une coupure nette entre ce qui est « présenté » et la réalité, cet art contemporain présente directement, sans mise à distance symbolique, la « provocante » pulsion, celle de l’artiste, ou celle par laquelle il a été investi comme objet d’art, ce qui est le rôle des collectionneurs, dont l’un des plus emblématiques est certainement M. François Pinault, ancien président du groupe Pinault-Printemps-Redoute, huitième fortune familiale française en 2015.

L’ironique création de l’artiste belge Wim Delvoye intitulée Cloaca (2000) présente « un tube digestif humain » impeccablement fonctionnel, et qui fonctionne effectivement, sous le contrôle d’ordinateurs: le produit des digestions, emballé sous vide, est vendu environ 1000 euros pièce. C’est la plus belle métaphore de ce système.

On voit comment la rhétorique perverse mène à l’obscénité: S’y affirme qu’on peut, qu’on doit pouvoir tout constituer en objet vendable. Si exhiber ce qu’on ne saurait montrer, ce que seule la pulsion justifie, fait de l’art et fait de l’argent, chacun est alors libre d’agir en fonction d’une intériorisation individuelle de la loi du marché, cette loi qui s’appuie sur la demande de satisfaction des pulsions, et ne se soucie que de la jouissance, directe, revendiquée, étant bien entendu qu’il est d’autres jouissances que sexuelles. C’est là ce qui se joue dans l’art en régime ultralibéral.

Cette tolérance de l’art contemporain pour le n’importe quoi n’est pas anodine. Puisque c’est au nom même de la liberté d’expression que les propositions les plus intolérables devront être tolérées, comment ne pas voir que cet ultradémocratisme est exactement, sur le plan politique, ce qui peut directement conduire à la tyrannie.

On a ainsi assisté à une sacralisation de l’acte fumiste, qui s’est longtemps justifié par référence au geste de Marcel Duchamp exposant, en 1917, le ready-made fontaine, un urinoir standard poétiquement rebaptisé. Mais la différence est cinglante. Cet acte était alors hautement subversif puisqu’il interrogeait tout: le statut de l’objet industriel, celui de la création, l’art aux états-unis, le sexe des objets, la fonction d’une exposition… Les nombreux artistes qui, à partir des années 1960, s’en sont réclamés, se sont contentés de reproduire ce geste: nous sommes entrés dans l’ère du « comme si », vide d’enjeu, qui ne pouvait conduire qu’à la « commédie » de la subversion (le mot est du romancier et essayiste Philippe Muray).

©Texte : Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants [Manière de voir/Le Monde diplomatique // Août-septembre 2016]
Image: http://www.lesoir.be/1221716/article/soirmag/actu-soirmag/2016-05-26/il-pose-des-lunettes-au-sol-dans-un-musee-d-art-moderne-une-oeuvre-qui-fait-sens

Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux (Extrait) [2016]

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Des modes d’expression sommaires

Un « oui » ou un « non », cela est clair, mais obscur, aussi, quand il existe plusieurs interprétations possibles d’une question, au point que, bien souvent, celle-ci fut jugée biaisée. La définition du corps électoral peut également poser problème, comme dans le cas d’un référendum local. Dans un vote, il n’y a pas qu’une opinion, mais des pensées, des intérêts, des enjeux très différents que les conventions obligent à mêler. Ainsi, dans le cas du « Brexit », la nostalgie pour l’ancien Empire britannique, la peur des immigrés que l’on côtoie ou que l’on voit seulement à la télévision, l’appréhension de l’avenir, les frustrations de la pauvreté, la crainte pour son emploi, la rancœur ou le désespoir de l’avoir déjà perdu. De même , les opinions exprimées ont-elles un poids identique lorsqu’on vote contre un aéroport dont les pistes vont détruire  sa ferme ou dont les avions vont survoler sa maison, ou lorsqu’on est « pour » parce que l’on espère profiter des voyages d’affaires ou de tourisme moins chers? Il faudrait se poser ce genre de question – non pas dans un référendum, mais avant de décider si l’on y a recours.

La démocratie est une belle idée, une idée juste et plus encore une idée nécessaire. Depuis que la légitimation par la volonté divine a été abandonnée, il n’est pas imaginable que les citoyens ne soient pas parties prenantes des décisions qui gouvernent leur vie. Tout serait bien si les humains avaient enfin résolu les problèmes de sa mise en oeuvre. Mais il semble plutôt que, d’accord sur le principe, ils restent incapables de trouver les solutions permettant que la démocratie fonctionne. Une question technique, pourrait-on dire de prime abord, tant les modes d’expression de la volonté populaire restent dérisoirement sommaires. L’élection d’abord, mais elle est une piètre solution quand elle consiste à se dessaisir soi-même, ainsi que le remarquait Jean-Jacques Rousseau bien avant que le monde en ait fait l’ample expérience.

Le caractère démocratique ayant été refusé au régime représentatif, on essaie parfois d’accommoder celui-ci en proposant le mandat impératif, la possibilité pour l’électeur de révoquer ses élus avant l’échéance de leur terme. On s’est tourné régulièrement vers l’expression populaire directe, comme la cité antique en offrait, croit-on, une démonstration réelle et ancienne, ou comme les nouvelles technologies de communication en porteraient la promesse. Mais la démocratie directe manque de prise sur des Etats contemporains à la fois démesurés et dépossédés de leur prérogatives anciennes. Quant aux nouvelles technologies, elles sont déjà suspectes. En somme, placer tous ses espoirs dans uen seule technique d’expression, aux verdicts aussi irrécusables que l’ancienne ordalie, reviendrait à laisser à celle-ci tout l’espace en abdiquant la raison – c’est-à-dire le doute…

©Article : Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux [Article paru dans « Le Monde Diplomatique » // Août 2016]