Edgar Lee Masters – Spoon River (Extraits) [1915 / réédition 2016]

mort-et-les-masques
3 Fletcher McGee
Elle a pris ma force minute après minute,
ma vie heure après heure,
elle m’a épuisé comme une lune fiévreuse
sape le mouvement du monde.
Les jours passaient – ombres,
les minutes tournoyaient – étoiles.
Elle arraché la pitié dans mon coeur,
en a fait des sourires moqueurs.
Elle était un bloc de glaise à sculpter,
et mes pensées secrètes étaient des doigts:
ils couraient derrière son front pensif
pour y creuser des lignes de douleur.
Ils figeaient les lèvres, affaissaient les joues,
faisaient tomber les paupières sous le chagrin.
Mon âme était entrée dans la glaise,
luttant comme sept diables.
Ce n’était plus ni de mon ressort ni du sien:
elle avait ça en elle, et ces combats
lui ont modelé un visage qu’elle exécrait,
visage qui me faisait peur.
Je frappais au fenêtres, secouais les verrous,
me terrais dans un coin
Puis elle mourut et me hanta,
me pourchassa jusqu’à la fin.

19 Benjamin Fraser

Leurs esprits battaient contre le mien
comme les ailes de milliers de papillons.
Je fermais les yeux et sentais leurs esprits vibrer.
je fermais les yeux, et pourtant je savais quand
les cils
de leur paupières baissées frangeaient leurs joues,
et quand ils tournaient la tête,
et quand leurs vêtements leur collaient à la peau
ou tombaient en exquises draperies.
Leurs esprits contemplaient mon extase
avec de grands yeux d’indifférence stellaire.
Ils assistaient à ma torture,
la buvaient comme une eau de vie;
les joues rougies, les yeux étincelants,
la flamme née de mon âme dorait leurs esprits
comme les ailes d’un papillon dérivant dans
la lumière du soleil.
Et vers moi ils imploraient vie, vie, vie
Mais, en captant la vie pour moi-même,
saisissant et broyant leurs âmes
comme un enfant écrase du raisin et en boit
dans ses paumes le jus pourpre,
je suis parvenu à ce vide sans ailes
où ni le rouge, ni l’or, ni le vin,
ni le rythme de la vie ne sont connus.

©Livre : Edgar Lee Masters [Le nouvel Attila (collection Othello) // 2016]
©Image : James Ensor [La mort et les masque 1897]

Maisons d’édition (1)

24IDF93

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