Jean-Marie Laclavetine – En douceur (Extrait) [1991]

fais-chier

Artus et Sémione s’étaient liés, depuis des années, d’une affection à base de thé et de silence. Ils étaient comme deux chiens ayant depuis longtemps cessé de japper après le temps qui passe, deux bâtards fatigués louchant sur leur truffe, avec dans la gorge un ancien goût de viande. Tout de suite, ils s’étaient reconnus comme appartenant à la même non-race, partageant les mêmes non-croyances, guettant avec la même patience sceptique les progrès de l’humanité à travers les vitres sales d’un dispensaire du treizième arrondissement, dans un crépuscule de goudron. Ils avaient la même façon de tâter, en fermant les yeux, des membres grêles, des ganglions bouffis, des ventres mous, plutôt que les fesses musclées au Vitatop des jeunes mémères du huitième, ou la couenne brunie de managers cocaïnomanes. Ils n’ignoraient pas que ce choix, qui les avait conduits à renoncer à tout espoir de prospérité financière, n’était pas l’effet d’une profonde bonté d’âme, ou d’un sens aigu de la dignité et de la justice, mais du simple constat que l’existence est suffisamment compliquée, avec ses problèmes d’horaires, de sentiments et de factures, sans que viennent s’y ajouter les fastidieux déchirements de la conscience. Ainsi, confortablement installés dans leur abnégation, ils observaient leur train de vie rouler au pas sur une ligne à voie étroite.

©Livre : Jean-Marie Laclavetine – En douceur [Gallimard // 1991]
©Image : Le tampographe Sardon
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