Léo Ferré – Benoît Misère (Extrait) [1970]

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C’est sur cette chaise que j’ai perdu ma virginité d’âme, la seule vraie virginité, celle qui fait voler bien haut les petits oiseaux, celle qui fait les étoiles capiteuses, celle que l’on tient dans le cœur, le seul hymen dont puissent se prévaloir quelquefois certaines prostituées au bout d’une carrière horizontale et malheureuse. C’est sur cette chaise, assis inconfortablement sur ses genoux, mes lèvres rivées aux lèvres de ce bandit vénérable que j’appris que d’autres mains que les miennes pouvaient s’infléchir dans les ténèbres de mon être et m’exhausser vers le seul coin d’azur où je me sois toujours cassé la figure depuis que, répétant le sortilège, je me retrouve chaque fois, un homme banal et sali par je ne sais quoi d’inexprimable.

VIEUX SOLEIL, vous étiez le démon, sonnant la cloche, annonçant les retenues, réglant la circulation, et dans vos bras j’étais Proserpine, une petite Porserpine à peine éclose, mais qui en connaissait déjà un fameux métrage sur le fruit défendu, sur la tentation, sur le côté louche aussi de nos propos muets, car vous ne m’avez jamais parlé, ni moi non plus, et nous nous comprenions.Vous fermiez toujours les yeux, vous inventant sans doute quelque partenaire aux seins tout remplis d’immondices adorables et quand vous me dévoiliez, vous vous cachiez de moi, vous vous enveloppiez la tête avec les pans de ma petite chemise, comme un moine se serait encapuchonné, au XIIe siècle, pour donner la Question à une fille publique ou à un hérétique. Avez-vous jamais remarqué ma coquetterie ? Quel honneur vous faisais-je alors, et dans quel but, je me le demande avec terreur. Avais-je la crainte que vous me délaissiez, pour courir à d’autres découvertes, pour courir d’autres pantalons courts, quand je me surpris un après-midi, non pas à l’infirmerie mais aux lavabos, me peignant, me refaisant une petite beauté, moi, jeune garçon de dix années et cela pour vous, vieillard suintant de désir ? Je vous pardonne.

©Livre : Léo Ferré – Benoît Misère [Robert Laffont // 1970]
©Image : The Monster Engine