Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs (Extraits) [1925]

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« …- Vous voulez mettre sur mes épaules de femme, le poids de la responsabilité, et sur ma tête, le prix de sa perte. J’accepte l’un et l’autre…Pour cela, nous devons nous connaître: vous me direz qui vous êtes. Je vais vous dire, moi, la première, qui je suis… »

– Tu joues de la flûtes?
– Si je joue de la flûte!…Mais cela non plus, tu ne dois le dire à personne.
– Pourquoi? Ce n’est pas un péché de jouer de la flûte.
 » Groza me considéra un instant d’un air courroucé:
– Non. Jouer, ce n’est pas une impiété, mais le faire savoir à tous, c’en est une, et une grosse…pour qui aime la flûte.
– Tout le monde l’aime…
– Tu es bête, Floritchica. Le monde aime la flûte comme il aime le chien, pour le mettre ne laisse, comme il aime le rossignol, pour le mettre en cage, la fleur, pour l’arracher de là où Dieu l’a fait croître, et la liberté, pour la tourner en esclavage. Si tout le monde aimait la flûte comme moi, il n’y aurait ni haïdoucs, ni potéraches, ni gospodars, mais seulement des frères. Et des frères, il n’y en a nulle part…

Une aversion innée nous éloigna, Groza et moi, et de ces travaux et des plaisirs qui les récompensaient. Mais on ne s’écarte pas impunément de la vie imposée par la médiocrité. Dès que notre entente fut remarquée, nous devînmes la cible de toutes les railleries, l’objet de toutes les haines. Car on a beau ne pas gêner la médiocrité, s’effacer sur son passage, elle ne tolère point qui se distingue d’elle: elle ne s’accorde qu’avec elle-même, ne supporte que sa peau.

– Soient bénis tes yeux humides! Bénies, tes lèvres humides! Et qu’elles soient bénies toutes les humidités de la terre qui font croître de tels fruits!

– Pauvre de moi! Pauvre de moi! Cette bouche, c’est la source même d’où les anciens Dieux ont tiré leur nectar enivrant! C’est la bouche créée, non pas pour épeler un alphabet, mais pour distribuer la vie et la mort! C’est sûrement de cette fillette que le sage extatique a dit : Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher, dans les cachettes des lieux escarpés, fais-moi voir ton regard, et fais-moi entendre ta voix…Oui, ton regard, ta voix…et ta bouche aussi, il aurait dû dire. Mais, ô Salomon, à quoi bon avoir un cœur qui demande à entendre et à regarder ces choses copieuses lorsqu’on est aussi informe qu’une marmotte? Et de quoi suis-je fautif, si mon cœur est placé à ma gauche, comme celui du fou, et non pas à ma droite, comme tu dis qu’est placé celui du sage? – O Dieu! tu connais ma folie, et mes fautes ne te sont point cachées.

Mais cette sincérité avait, également, des saillies bien embarrassantes pour moi, car parfois, sans interrompre la leçon, tout en me regardant avec ses bons yeux de boeuf, il me posait la main sur le ventre, ou sur les seins, en s’excusant ainsi :
– Je n’ai jamais mis ma main sur des choses si agréables et je ne veux pas mourir sans connaître la chaleur des ces choses. Floritchica, permets-le-moi! Tous les idiots connaissent cela sans l’apprécier, alors que moi, je l’apprécie sans le connaître! Tu me rends heureux à peu de frais. Bientôt tu te gaspilleras sans le bénéfice de l’estime. Et ne crains pas que j’aille plus avant dans ce bonheur, car si l’Ecclésiaste a raison de dire que la fin d’une chose vaut mieux que son commencement, il n’est pas moins vrai que, dans la vie, bien des commencements l’emportent sur leurs fins. Il est vrai aussi que, pour cela, il faut voir la vie avec d’autres yeux que ceux de l’Ecclésiaste.

– J’ai bu ma première gorgée de vengeance. C’est aussi rafraîchissant que l’eau froide qu’on avale lorsqu’on est grillé par la fièvre.

Voila. J’ai attendu ce jour pour te dire dans quel but je t’ai poussée à apprendre à lire et à écrire, chez Joakime, et dans quel but je l’avais fait moi-même: les livres nous enseignent ce que notre intelligence seule n’est pas capable de nous faire pénétrer. Il faut connaître le passé et le présent, pour savoir quoi désirer dans l’avenir. Travaille donc, pour cet  avenir meilleur. On n’apprend pas le grec pour garder des brebis. Fais ce que ta tête te conseillera. Tu es assez maligne. Avec un cheveu de sa chevelure, une femme peut pendre un tyran. D’un doigt posé sur une bouche, elle peut le faire parler ou taire. Sois cette femme-là! De l’or, je t’en donnerai bientôt.

Pendant que Groza me parlait, j’examinais un peu les mines de ses compagnons; ou, comme il l’avait dit, c’étaient des hommes farouche, décidés, peut-être fidèles, mais rien de plus. Oh! tendresse, tendresse! Si tu régnais dans le cœur de l’homme, la révolte serait un mot incompréhensible. Pauvre Groza : je le plaignis de ne le savoir entouré que d’hommes révoltés, d’hommes uniquement révoltés. Haïr,, c’est bien. Aimer, c’est mieux. Seul celui qui sait haïr et qui peut aimer connaît la valeur tout entière de la vie!

©Livre : Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi  Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs [Editions F. Reider et Cie // 1925]
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