Paul Emond – Histoire du dromadaire de charme [2007]

9407Marien le chant du désertMarcel Mariën [Le chant du désert]

 

Pécuvard et Bouchet sont perdus dans le désert. Ils sont épuisés et assoiffés et leur progression sous le soleil de plomb se fait de plus en plus lente.

Pécuvard : Tu crois que c’est encore loin, Bouchet ?

Bouchet : Qu’est-ce qui est loin, Pécuvard ?

Pécuvard : Là où nous serons sauvés.

Bouchet : Il faut croire que nous serons sauvés, Pécuvard, il faut y croire, sinon nous sommes foutus. Lire la suite

Marcel Mariën – Le paysan du tendre (Fragment) [1982]

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« La Serrure » (Pol Bury)

 

je t’épaule
je t’épaulette
je t’épauliche
je t’épaulinge
je tépaulonge
je t’épauloupe
je t’épine
je te fentaille
je te fentiche
je te fentille
je te fentoise
je te fentôme
je te friselangue
je te friselise
je te friselisse
je te frisemaille
je te frisemange
je te frisemouche
je te frisemouille Lire la suite

Jacques Wergifosse – Nougé Socratique (ou la maïeutique de Paul Nougé) (extrait) [1989-1999]

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La maïeutique de Paul Nougé

J’entendis un jour, alors qu’ils ne pensaient pas que je pouvais entendre, Paul Nougé et Magritte s’entretenir du Savoir-Vivre (1946). Je ne fus pas peu étonné de découvrir que Paul Nougé considérait le résultat de cette enquête comme un échec. Pour lui, la plupart des réponses ne faisaient que répéter de vieille rengaines; elles n’apportaient rien de neuf, mais manquaient de véracité, d’efficacité, étaient au fond des réponses qui passaient à côté des questions. Je fus fort troublé par cet avis.

À peu de temps de là, me trouvant chez Nougé seul avec lui, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il pensait de mes réponses au Savoir-Vivre que voici :

Quelles sont les choses que vous détestez le plus?

Les casques blancs, les casques noirs, les casques verts, les casques kalis, tous les casques, y compris les barrettes, les tiares, les couronnes, sans oublier la couronne d’épines et celle de laurier. Le bruit. La littérature. La presque totalité des hommes.

Quelles sont les choses que vous aimez le plus?

Ma femme. L’oubli. Le plaisir. La matière. Les objets. Certaines fautes d’orthographe du genre « Mouvelle ail française ». La danse rituelle du feu. Le film « Peter Ibbetson« . L’humour noir dans la vie. Les parfums les plus lourds. La propreté.

Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus?

Le désir

Quelles sont les choses que vous redoutez le plus?

Rien excepté le malheur de qui j’aime et la fatigue.

Et Nougé me demanda :
« Vous détestez donc tellement l’objet casque? »
– Au fond non, ces objets me sont assez indifférents, lui répondis-je.
P.N. : mais vous écrivez qu’ils sont parmi les choses que vous détestez le plus…
– Oui, mais c’est symbolique, les casques verts et kalis représentent les armées…
P.N. : Je n’aurais pas osé le penser, semblez-vous croire. Donc vous détestez toutes les armées…
– Bien sûr…
P.N. : Sans l’armée rouge et quelques autres, vous marcheriez au pas de l’oie, et ce n’est pas ce que vous souhaitiez le plus, me paraît-il…
– Non, bien évidemment…Je n’y avais pas pensé…
P.N. : Dès lors, je dois penser que barrette, tiares et couronne d’épines représentent la religion chrétienne dans ses différentes formes que donc vous détestez. Mais que par contre, vous acceptez religions islamique, hindouiste, bouddhiste et cultes africains fétichistes.
– Non , au fond, je visais toutes les religions…
P.N. : Le moins que nous puissions dire, c’est que vous ne l’avez point dit, à moins que les prêtres et moines de ces différentes confessions ne portent casques ou couronnes de laurier…
– Vous vous moquez…
P.N. : Il y a de quoi, me semble-t-il…
– Vous avez raison…
P.N. : Qu’est-ce pour vous le bruit? La Tétralogie de Wagner et telles Symphonies de Mahler, sans oublier Le Sacre du Printemps – ce « sans oublier », pour vous imiter, bien entendu –  semblent fort bruyantes à certains. Serait-ce votre cas?
_ Je n’aime pas Wagner, mais ce n’était pas ce « genre de bruit » que je visais, mais les explosions, les avions en piqué, le grincement de certaines machines, le tumulte de certaines rues…
P.N. : Ceci me paraît éclairant. Pourquoi ne pas l’avoir écrit? Je passerai sur la littérature, nous y reviendront mais ce que vous visez par la presque totalité des hommes m’inquiète. Auriez-vous la chance de connaître tous ceux qui habitent la Chine, la Germanie, l’Inde, la Suisse, le Danemark, l’Arabie, et j’en passe…
– Non, bien évidemment.
P.N. : Alors qui visez-vous?
– Je ne sais plus, je me pose la question.

©Livre : Jacques Wergifosse – Oeuvre (presque) complète Tome 3 [Bruxelles // 2001]
©Image : Marcel Marïen [Muette et aveugle // 1945]

Marcel Mariën -La chaise de sable (Extrait) [1938]

The Kiss Le Baiser, 1938

Dans le rapprochement que l’homme s’est plus à jeter entre la réalité et sa représentation, il s’en est le plus souvent tenu à ne reproduire de la réalité visible que sa forme superficielle, extérieure. Cette attitude décide de la part à réserver aux éléments latents, dont il s’autorise à proclamer la contingence. Ainsi le peintre qui ramène sur sa toile une image profonde à une surface, ne montrera d’une pêche que sa pelure, d’un arbre que son écorce, sans ressentir la moindre envie de peindre sous l’image supérieure, pour la première la chair et le noyaux, pour le second l’aubier et le cœur, qui ne se voient pas plus dans la réalité, mais que l’esprit nous dit s’y trouver. Le peintre s’essayera bien de suppléer à l’apparence plate de son tableau en soignant avec art la perspective géométrique de chaque élément par rapport aux autres, mais sans se soucier du contenu intime des objets, pas plus qu’il ne lui viendra à l’esprit de peindre derrière les horizons de ses paysages, le ciel, qui de par la convexité de notre globe, est sensé se continuer au-delà. Une exigence aussi folle présumerait des moyens et des fins de la peinture et il ne resterait bientôt plus d’autre besogne insensée pour notre peintre que d’entreprendre la reproduction de tout l’univers en grandeur naturelle! Si, désireux de représenter un fruit, le peintre procédait en superposant des surfaces légères de couleur, il construirait tranche par tranche un fruit de couleur, qui, le travail achevé, n’aurait plus qu’à se laisser cueillir sur la toile.Le peintre serait devenu sculpteur sans en avoir la volonté préparatoire. Il faut noter en plus que si ce fruit, élaboré tranche par tranche, finit par former le fruit entier, pour autant que les images intérieures du fruit aient été reproduites dans leur couleur respective, en coupant le fruit en deux on obtiendrai les mêmes apparences qu’à la section d’un fruit véritable. Cependant, pour que la vraisemblance de l’illusion soit parfaite, il faudrait que dans la couleur de chaque surface soit incluse une couleur transversale, car la nature l’a construit par circonférences superposées et nous ne pourrions sans cela trancher avec la même assurance de résultat le fruit perpendiculairement au tableau.

Le sculpteur de son côté n’a cure de telles manœuvres. Il évaluera le corps à reproduire d’après volume et commencera le modelage, alors que pour en agir naturellement, il lui aurait fallu partir d’un embryon: d’un point unique, infime, par une succession, une multiplication de points circulaires, il atteindrait son but. Cela suppose que la nature, à moins d’une loi préalable, puisse toujours nous faire croître, nous dilater et que pour autant que tout l’univers s’y prête, il faudrait bien qu’il occupe toute place existante.

(Extrait paru dans Cahiers d’art, Paris, Octobre 1938)

©Livre : Marcel Mariën – Apologies de Magritte 1938-1993 [Didier Devillez Éditeur // 1994]
©Image : René Magritte (Le baiser)