À propos de…(16) Roland Topor ( Par Marcel Moreau)

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Lorsque je rencontrai pour la première fois l’ami Topor et l’entendis exploser de son fameux rire, je remarquai ce que les ressorts de ce rire avaient d’inhabituel. J’eus l’impression, pour ma part, d’en être resté à des modes plus classiques de drôlerie : grosses blagues, calembours plus ou moins salaces, bref, toutes recettes étrangères à la mise en joie de Roland. Lui, c’est dans le menu fretin des mots et des images, percutés par son imagination, qu’il puisait ses réjouissances. Rien ne semblait devoir échapper, jusque dans les situations les plus languissantes, à son regard sur les choses dont la trop stricte ordonnance ne pouvait que lui cacher de secrètes démangeaisons de liberté. Il serait leur libérateur, de même qu’il le serait à l’écoute des discours trop bien ficelés pour être vrais, et qu’il rétablissait, d’une saillie, dans leur droit au vagabondage.

Il n’y avait chez Topor, de volonté de faire rire. C’était une virée plus qu’un voyage aux îles dérivantes. Son subconscient y buvant, entre amis, l’alcool tantôt fort, tantôt doux de la lucidité…. Un mouvement spontané, généreux, proprement génial, rafraîchissant en diable. D’heureuses collisions entre le tranchant du pessimisme et la contondante dérision. Mine de rien, il en savait long sur la comédie de vivre et ses dessous tragiques. Ces dessous, il pratiquait l’art espiègle de les lui enlever, en un tournemain. Il était bien le seul, dans son genre, à déculotter la mort, sa vieille ennemie. Il lui fallait bien ça, s’offrir cet impayable moment où la mort apparaît sexuée, avant qu’elle ne se rhabille en spectre. Le rire de Topor m’a fait mieux comprendre, en profondeur, l’humour de son oeuvre. Rire sanguin sans jamais être grossier, pulmonaire mais raffiné, jubilatoire mais sachant se faire tolérance quand il distance d’un rien la cruauté.

©Texte : Marcel Moreau – Morale des épicentres [Denoël // 2004]
©Image : Roland Topor

 

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Marcel Moreau – Morale des épicentres (Extraits) [2004]

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Ecrire me plongeait la tête dans mes entrailles. Puis c’est tout le corps verbal qui suivant, accroupi, ou agenouillé en elles. A ce prix, j’avais droit à une Muse, de noir vêtue. Mon corps verbal était un contorsionniste, dans mon corps charnel. Il le fallait, en raison des méandres. Mes tripes étaient les épousées de mes mots. Je ne vous raconterai pas ces noces. C’est déjà fait. Elles se sentent plus qu’elles ne se narrent. Cette oeuvre à une odeur. Elle se lit par les narines autant qu’avec les yeux, me disais-je.

Dans le dialogues, trop de boucliers, trop d’armures protègent la pensée de son authenticité. On se parle non pour agrandir sa conscience, mais pour la confirmer dans ses peurs, ses limites, le confort de savoir ce qu’elle sait, au lieu qu’elle se porte au-delà de ce qu’elle sait. Si le dialogue n’est pas une aventure dans l’inconnu, alors, il n’est qu’une conversation dont on connaît d’avance les moyens et les fins. Nous n’irons pas plus loin que ce que nous croyons que nous sommes. Nous ne sommes pas assez, mais il vaut mieux ne pas quitter les chemins balisés où nous nous résignons à ne pas être plus que ce pas assez. Quand à être trop n’y songeons pas. C’est tellement dangereux, et c’est contre-indiqué pour les lois de l’équilibre, si chers à la spiritualité moderne et triomphante.

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