A propos de…(7) : « le corps défendant » par Orso Jesenska

Delphine Dora & Mocke « le corps défendant » (à venir sur Okraïna – sortie le 1er juillet 2017)

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« Souvent, on croit dialoguer et on soliloque, on tire la couverture à soi, on empêche l’autre parole, on est trop bavard ou trop taiseux. Et puis parfois, comme miraculeusement, on y parvient : on se met à savoir parler parce qu’on sait écouter. Mocke et Delphine Dora, dans la lente impatience de ces conversations musicales qui ont donné Le corps défendant, ont cherché à tisser ce drôle de lien qui unit ceux qui construisent ensemble. Des deux singularités (l’évidence même d’avoir affaire à deux artistes qui ne ressemblent à personne), ni l’une ni l’autre ne l’emporte. Au contraire, ce qui advient de ce dialogue n’est pas seulement l’addition des deux mais l’apparition de ce que chacun est capable de révéler de l’autre et qu’on avait pas encore entendu. On les retrouvent tous deux, on les reconnaît bien sûr, mais ailleurs, là où le même est déjà autre. C’est une étrange arithmétique où 1+1=3. Comme dans toute conversation il faut quelqu’un qui rompe le silence sans savoir à l’avance ce qui adviendra. Le silence doit se rompre comme le pain. La guitare s’y essaie ici, le piano là. Il ne faut pas trop chercher ses mots même si on les pèse parce qu’ils entraînent le reste. Comme dans toute conversation il faut savoir prendre une place mouvante pour que l’autre puisse trouver la sienne. Parfois la guitare de Mocke commence, sidérale, dévale les pentes, se fait liquide, et trouve dans le piano de Delphine Dora son nécessaire contrepoint, sur quoi s’arrimer. D’autre fois c’est l’inverse, la guitare électrique évite que le sol se dérobe. Tout semble venir sinon de l’improvisé du moins de l’intuitif qui les surprend eux mêmes. Parfois ils jouent sur des harmonies différentes, comme s’ils étaient encore loin, d’autres fois commencent ensemble et se séparent sans violence pour au final se retrouver au moment où on ne s’y attend pas. N’importe quand peut être mais pas n’importe où. Ils se rejoignent dans la césure, la pure parole, l’éclair, l’inexpressif. C’est à dire dans ce lieu que le disque invente. L’inexpressif ce n’est pas l’insensible, au contraire. C’est le monde d’avant le monde (ou après ce qui revient au même), où le sens se déploie dans sa nouveauté, où on invente une langue qui, dépourvue de signifiant connu peut tout signifier. C’est, plutôt que ce qui s’exprime, ce qui s’imprime avant même qu’on ait pu le ramener au déjà entendu. D’ailleurs quand Delphine Dora chante, elle le fait avec les mots qui viennent juste avant l’articulation signifiante, en chuchotant ou en inventant une drôle de langue sortie tout droit de contes étranges. La langue d’une pythie qui saurait se rire d’elle même et qui se moquerait bien des oracles. Piano, voix, guitare, tout se rejoint et c’est bouche bée qu’on assiste à ce moment où les choses s’assemblent. La musique prend en charge l’organisation des polyphonies qui nous constituent, aucune voix ne doit écraser l’autre. Et la beauté surgit, au corps défendant de Mocke et Delphine Dora, comme elle surgit toujours, dans les interstices du jeu risqué du funambule qui ne s’interdit rien parce qu’il refuse de choisir sous les injonctions de la séparation. Un jeu tout à la fois quiet et inquiet, consonant et dissonant, drôle et mélancolique, proche et lointain, savant et populaire. On a pas à choisir et on ne choisira pas. Tout ici se retrouve assemblé. Et même, au bord de la cassure, la voix de Delphine Dora semble convoquer à la fois les vivants et les morts comme sur le déchirant L’Absent était avec nous qui clôt le disque. On le cherchait depuis tout ce temps et il était là, assis à la table. C’est bien l’ambition, que tout ce qui a disparu nous réapparaisse.
On pourrait les croire seuls. Mais de cette solitude particulière qui a les moyens de se confier. Des insulaires sans doute comme le dit le titre d’un des morceaux. Mais des insulaires qui rêvent de ponts et de navires. De voyages intersidéraux où même la lointaine Pluton s’éloigne. Nous voilà embarqués. »

Orso Jesenska

net: https://orsojesenska.bandcamp.com/
net: https://okrainarecords.com/

Interview (3) Sing Sing (Arlt) – Extraits d’interview

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Thomas a complètement inversé son rapport habituel, par exemple en divisant sa frappe herculéenne en une multitude de polyrythmies naines qui fourmillent dans le fond du bordel, dans une espèce d’arrière-monde de la chanson. De temps en temps, plutôt que fondre comme un aigle et s’abattre sur nous, il intoxique les chansons depuis leurs sous-sols en y ouvrant des caisses de termites radioactives. D’autres fois, il suggère un orchestre à corde avec un orgue à bouche souffreteux dans le lointain. D’autres fois encore, il répond au banjo aux phrases des guitares, comme si on se passait la balle les uns les autres. Il varie ses volumes, ses intensités, se démultiplie. Mocke, avec son jeu supra-déployé, harmoniquement pas mal riche, forme avec Thomas une sorte de réduction d’orchestre. Avec trois fois rien (des guitares, un concertina, un banjo, des perdus de fortunes, et puis les contrepoints vocaux d’Eloïse, on croirait entendre des faux violons, des cuivres, des bois, mais qui sonneraient très étrangement). Ce qui donne cette impression de cohérence, je pense que c’est la disposition de chacun dans l’espace, la production très pointilleuse d’Adrian Riffo, et, mais ce fut une surprise, que les chansons se soient mises à rimer les unes avec les autres et former un tout, une narration mystérieuse et secrète.

Jouer une note c’est aussi remplir le silence suivant de l’écho de cette note, de l’ombre portée de cette note, de la mémoire de cette note. Jouer de la musique c’est aussi renseigner l’auditeur sur la qualité du silence, qui se révèle comme à l’encre sympathique. Jouer de la musique, c’est peut-être moins remplir le silence qu’essayer de le sculpter.

Leur enfance, on n’a pas eu d’autre choix que de la saisir telle quelle, avec sa joie pleine, ses coups de blues terribles, ses moments de trouille et d’angoisses, sa cruauté, sa brutalité, sa tendresse et ses turbulences. Tu leur apportes ta propre matière et tu les laisses se l’approprier, te la rendre modifiée par eux. L’enfance chez Arlt était tout de même assez théorique avant l’apparition de ces gosses. D’ailleurs eux, ils ne débarquent pas pour te parler d’enfance, hein, ils s’en foutent de l’enfance, tu peux pas te servir d’eux pour idéaliser le sujet. Ils ne se considèrent pas comme des mômes eux. C’est pourquoi on les a soumis aux bestiaires, au masque, au fantastique. Leur enfance y a surgi naturellement, je veux dire les restes d’enfance encore brûlants dans l’adolescence qui vient. Mais ce qu’ils voulaient c’était écrire de la poésie, chanter, jouer, pas parler de l’enfance.

Si tu viens pour parler de l’enfance avec des gosses du haut de l’idée que toi tu t’en fais, tu finis avec un machin mièvre, des petits singes apprivoisés. Tu viens pour reformer les enfants perdus de Peter Pan et tu finis avec les petits chanteurs à la croix de bois. Des enfants qui singent l’enfance. Là, on est contents parce que je crois qu’on en entend pas mal des impuretés, des torsions, la mue, jusque dans les déraillements des voix. Il y a du déséquilibre, une ferveur sans inhibition, une certaine maladresse mais aussi une très grande musicalité, un vrai sens instinctif du rythme, de la mélodie, du phrasé, de la langue.

©Texte : Interview de Sing Sing (Arlt) par Alexandre Galand pour le site « Les Maîtres Fous » (2016)
Net : L’interview complète
©Image : Marco d’Amico et Laura Ioro – Le coeur de l’ombre [Dargaud // 2016]