Julien Chavanes – Mes vacances sur une aire d’autoroute (Extraits) [2012]

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Excursion chez les routiers

Il y a un monde à part sur l’aire de Montélimar : le parking des routiers. Un territoire reculé, lointaine banlieue des enseignes lumineuses d’Autogrill. On y parle roumain, polonais, espagnol, portugais, rarement français. Ghetto de l’autoroute. Les énormes camions garés en épi ont quelque chose de menaçant. Entre deux remorques, des corps apparaissent. Lourds, marqués, accablés par la chaleur. Les hommes se lavent à la bassine, mangent sur le sol. J’hésite. Finalement, je m’installe avec deux Roumains qui baragouinent quelques mots de français. La glace est vite brisée : Tibor et Vasile sont hyper sympathique. Vasile roule des cigarettes avec un grot pot de tabac. Il propose une sèche toutes les quatre secondes : « Collègue, cigarette ? ». A ses côtés, Tibor éructe des saillies anti-Sarkozy : « Sarkozy fini ! Sarkozy bandito ! »

Les Roumains et les Polonais sont les plus représentés. Ils sont embauchés par des sociétés françaises ou allemandes installées en Roumanie, mais qui les font travailler loin de leur pays. Tibor et Vasile ne sont pas rentrés chez eux depuis bien longtemps. Notre groupe est bientôt rejoint par l’Anglais Nick, tatouage Batman sur le biceps. Nick a de gros bras, mais c’est un romantique. Il me montre des photos de sa comagne sur son portable : « C’est dur d’avoir une vie de famille. La route, c’est de la solitude. » Pour combler le vide , certains circulent en couple, comme Verdiana et Mario, des Portugais avec qui je dine. Parce qu’elle est en congé, elle passe la semaine auprès de son mari, dans son camion. Ça la change des week-ends à l’attendre, seule, chez eux au Portugal.

Geneviève, enfin

« Je ne vous donnerai ni mon âge, ni mon prénom, ni l’endroit où j’habite, ni celui d’ù je viens. ». Ca commence bien. « Je fréquente cette aire depuis plus de vingt ans. Celle-ci et un peu toutes les autres de la région. Je ne voyage qu’avec les routiers. Ils sont gentils. Enfin, il faut se méfier des Polonais, ils peuvent être agressifs. J’aime beaucoup les Roumains, très croyants, comme moi. » Le débit est saccadé, elle est avide de dire, comme si elle n’avait pas parlé depuis longtemps. « Je suis très seule. Quand on reste sur la route, c’est qu’on est seul. » Elle interroge inquiète : « On vous a parlé de moi ? Que vous a-t-on dit ? » J’hésite. « Que vous étiez une habituée. » C’est tout ? « Non…que vous étiez…une prostituée. » Elle explose : « Mais c’est une insulte ! Qui vous a dit ça ? Enfin, est-ce que j’ai l’air de…de…je suis outrée ! ».

Pourtant, elle ne met pas fin à la discussion. Elle parle. Encore. Et au bout d’un moment : « C’est vrai, il y a une prostituée. On vous a donné son prénom ? » « Oui : Genevière. » « C’est ça ! Elle s’appelle Genevière. » Et voici que la dame de l’aire me parle de Geneviève durant de longues minutes. « Je la connais bien, j’ai essayé de la sortir de ce milieu, c’est impossible. Elle y est depuis trop longremps. Mais Geneviève et moi, ça n’a rien à voir. Moi, je suis dans la religieon. J’apporte un autre type de réconfort aux camionneurs. Un réconfort spirituel. » Et puis, au bout de la conversation, cette phrase sublime et troublante : « Je suis la sainte Geneviève des routiers . » Elle se tait, consciente d’en avoir trop dit. Ses yeux se voilent légèrement. De beaux yeux verts. Je la quitte. Elle s’enfuit aussitôt vers le parking des routiers.

©Texte: Julien Chavanes – Mes vacances sur une aire d’autoroute [Article paru dans le magazine NEON #4 // Octobre-Novembre 2012]
net : http://www.neonmag.fr/
©Image : Ryann Ford (The last Stop)
net : http://ryannford.com/