À propos de…(16) Roland Topor ( Par Marcel Moreau)

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Lorsque je rencontrai pour la première fois l’ami Topor et l’entendis exploser de son fameux rire, je remarquai ce que les ressorts de ce rire avaient d’inhabituel. J’eus l’impression, pour ma part, d’en être resté à des modes plus classiques de drôlerie : grosses blagues, calembours plus ou moins salaces, bref, toutes recettes étrangères à la mise en joie de Roland. Lui, c’est dans le menu fretin des mots et des images, percutés par son imagination, qu’il puisait ses réjouissances. Rien ne semblait devoir échapper, jusque dans les situations les plus languissantes, à son regard sur les choses dont la trop stricte ordonnance ne pouvait que lui cacher de secrètes démangeaisons de liberté. Il serait leur libérateur, de même qu’il le serait à l’écoute des discours trop bien ficelés pour être vrais, et qu’il rétablissait, d’une saillie, dans leur droit au vagabondage.

Il n’y avait chez Topor, de volonté de faire rire. C’était une virée plus qu’un voyage aux îles dérivantes. Son subconscient y buvant, entre amis, l’alcool tantôt fort, tantôt doux de la lucidité…. Un mouvement spontané, généreux, proprement génial, rafraîchissant en diable. D’heureuses collisions entre le tranchant du pessimisme et la contondante dérision. Mine de rien, il en savait long sur la comédie de vivre et ses dessous tragiques. Ces dessous, il pratiquait l’art espiègle de les lui enlever, en un tournemain. Il était bien le seul, dans son genre, à déculotter la mort, sa vieille ennemie. Il lui fallait bien ça, s’offrir cet impayable moment où la mort apparaît sexuée, avant qu’elle ne se rhabille en spectre. Le rire de Topor m’a fait mieux comprendre, en profondeur, l’humour de son oeuvre. Rire sanguin sans jamais être grossier, pulmonaire mais raffiné, jubilatoire mais sachant se faire tolérance quand il distance d’un rien la cruauté.

©Texte : Marcel Moreau – Morale des épicentres [Denoël // 2004]
©Image : Roland Topor

 

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