Marie Depussé – Dieu gît dans les détails / La Borde, un asile (Extrait) [2014]

Jean Dubuffet - Large Black Landscape, 1946 (Left) and L Homme a la Rose, 1949 (Right)

POUSSIÈRE

Des gens haineux disent parfois « Mais ici, c’est sale. »

Savent-ils que le corps des malades mentaux, que leurs gestes, effritent l’espace au lieu de l’habiter, en une desquamation monotone qui remplit les cendriers, fait déborder les chiottes, salit, efface la grâce des objets, pulvérise ? Qu’ils ont besoin, souvent, de la poussière qui les protège de la violence du jour, de celles des autres, et qu’il faut faire très doucement quand on balaye ?

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Oliver Cadiot – Histoire de la littérature récente Tome I (Extraits) [2016]

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Rose de personne

C’est simple, vous habitez quelque part, et un jour, l’endroit vous paraît invivable. On dit souvent que le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle; quelquefois c’est vrai. On se croirait dans une gravure ancienne. Un paysage gris fait de minuscules hachures et de petits traits noirs. Plus on serre, plus c’est sombre: une réalité à l’acide, des rêves figés, des mouvements qui ne bougent plus. Dans les angles, c’est si noir. On dirait des bouches obscures, des canaux souterrains au fond des catacombes. Falaises, hommes en haillons encordés, tunnels anthracite, des naufragés partout.
C’est pénible, mais on ne change pas comme ça – les gens sont drôles- l’immobilier, le travail de l’un, l’absence de travail de l’autre, les emprunts, le très grand nombre d’enfants encore en bas âge, les tombes des ancêtres au cimetière du coin. On vit dans un gribouillage, on y reste. On rature machinalement avec un vieux bic les mots et les chiffres écrits par d’autres sur le recto d’un bottin tenu par un chaîne dans une cabine téléphonique. Ça finit par faire un trou.
L’air est lourd, les dialogues entre les êtres sont étouffés – on est séparés par des cloisons de feutre. C’est un peu l’effet que vous connaissez quand, d’une salle d’attente, vous entendez les mots sourds prononcés par un patient à son thérapeute. Souvent des Maman ceci, Maman cela sortis de la gueule d’un animal des ultraprofondeurs. Devant ce tableau catastrophique, vous n’avez qu’une seule option: écrire un livre, tout recopier, traduire ces soucis en une seule ligne de code. Comptabilisez vos larmes. Prenez le même temps que le temps de la vie pour la consigner, la réduire et la stocker. Construisez une route à côté d’une autre. Une route en parallèle avec le même type de paysages, de couleurs bien travaillées, de belles nuances, un splendide bitume – qu’on n’empruntera pas. Route de personne, c’est normal, personne n’habiterait dans un pavillon témoin ou dans les pièces reconstituées d’un grand magasin de meubles

Oubliettes

On dit souvent que la littérature est une thérapie, mais pas du tout. Ce n’est pas ça, absolument pas. Recopier ne soigne rien; on ne supporte pas mieux les choses en les dédoublant par des mots – comme si ça irait mieux en le disant. On nous le répète à longueur de journée: la parole, c’est bon, c’est vital, c’est obligatoire. Il suffit de formuler pour faire disparaître les mauvais souvenirs. Convoquons, pendant que vous y êtes, une cellule d’intervention psychiatrique mobile post-traumatisme devant chacun de nos soucis. Salut chers miraculé du récent crash d’avion : c’est le moment de tout dire. Sinon a reste? Mais où? En travers de la gorge? Du sang, du fluide, une boule de mucus et de paille qui vous bouchent les poumons, je ne te laisserai qu’un mince filet d’air, dit le Seigneur quelque part.
La littérature ne fait rien passer. Elle fait juste coexister pacifiquement ce qui a lieu. Vous pouvez seulement traduire – pas traduire, au sens de confier à une autre langue – plut^t transporter chaque petit caillou, chaque étincelle, chaque sentiment dans un espace blanc et épais. Un grand déménagement où chaque chose est rangée dans un écrin sur mesure.
Vous me direz, on sera bien avancé. On mourra sur un chemin à côté du vrai. Regardez les moines: occuper son temps en prière, méditer, jardiner, psalmodier pour la 4567e fois le psaume Ce qui est au fond de la terre s’émeut. On chante pour couvrir les souvenirs qui surgissent; on contemple des images dorées dans le noir; on enlumine, on repeint le monde d’intentions, de déclarations, de remerciements, d’invocations. Prenez-en de la graine: on exagère, on ne s’arrête plus et, nuit et jour, on pousse le programme au maximum. Les mures sont tapissés d’ex-voto; des meubles en bois blanc disparaissent sous les couches de papiers collés par des enfants studieux. C’est peut-être une erreur, c’est exactement ça.

Attention danger

Croire qu’on est au maximum de la douleur, bien installé dans son fauteuil, si on est un petit-bourgeois anxieux qui souffre quelquefois de rages de dents – et a sans doute perdu sa mère: grosse erreur. Si on pense qu’il n’y a  pas de comparaison possible avec quelque chose de plus terrible encore qui rendrait la choses que vous vivez moins terrible et qui vous permettrait de rire et de reprendre courage – c’est très mauvais. Vous allez finir par croire pour de bon que vous êtes la personne la plus malheureuse du monde; et vous allez vous persuader que vous avez le devoir de déverser vos malheurs dans un livre et en détail: histoires de famille, premiers émois, mort du père, viol de X, disparition de Z, tortures de W. Vous remarquerez que les gens qui souffrent vraiment se sentent les plus illégitimes pour témoigner – ça devrait vous faire réfléchir.
A force de gémir, vous finirez par y croire, à l’importance de votre malheur. Alors ça va vous arriver en vrai et vous serez enfin à plaindre: la douleur n’a plus de bord, vous êtes en expansion infinie dans un œil noir. Bravo, vous êtes devenu ce que vous n’étiez pas. Vous – vous, c’est tout le monde, vous et moi -, vous allez vous justifier en prétendant que la douleur est toujours relative. On est tous des princesses au petit pois; une ampoule au pied suffira à gâcher vos vacances; la disparition d’Alice ou de Bob vous fera énormément de peine, ce malentendu avec Z vous oblige à vous pendre. N’importe quel incident vous tuera. Ah ça fait du bien de pleurer.
Je pourrais vous traiter de mythomane, mais non, je comprends ce tout est relatif. On exagère tous. Il ne faut pas nous en vouloir. Mais quand même, vous y croyez, à l’importance de votre douleur. Elle a de la gueule, elle vous distingue, elle vous élit. Si vous pensez ça, il est urgent de réagir. Simplifions: si vous continuez à penser qu’il n’y a pas de souffrance plus forte que la vôtre, comprenez que c’est un signe de maladie mentale.

©Livre :  Olivier cadiot – Histoire de la littérature récente Tome I [P.O.L // 2016]
Image tirée du film « Misery »