Pablo Katchadjian – Merci (Extrait) [2015]

stéphane blanquet

Puis je me levai, pris le saucisson et le dévorai à grandes bouchées, sans enlever la peau. Je vis alors un message. Il était d’Hannibal. Il me chargeait d’un travail « un peu plus dur que les précédents », et me faisait savoir qu’il y avait bottes, gants et casques à ma disposition pour que « rien de mauvais » ne m’arrive. Je trouvai un bâton et me proposai de me rendre à la chambre de Ninive afin d’y frapper Hannibal jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais une fois la porte ouverte, dans le couloir, je me mis à trembler. Je m’assis par terre et restai ainsi un bon moment, le bâton en main. Ensuite je me levai, entrai dans ma chambre, laissai le bâton, pris le message d’Hannibal, passai chercher le casque, les gants, les bottes et passai la nuit entière dans un hangar énorme à exécuter un travail plus répugnant et humiliant qu’aucune imagination ne saurait imaginer; quelque chose d’absolument indescriptible, impossible à comprendre pour celui qui ne l’a pas vu et impossible à ressentir pour celui qui ne l’a pas vécu. A peine rentré au château, je me lavai pour me défaire de la saleté qui collait à tout mon corps. J’eus beau frotter mes mains avec une éponge, elles restèrent noires; par-dessus le marché, une dégoûtante odeur de poisson pourri et de mort restait imprégnée à mes cheveux. C’était l’odeur de l’humiliation et de la vie obscurcie. Je me sentis l’esclave le plus esclave du monde. Je me couchai et, avant même de m’endormir, rêvai de variations autour de la mort d’Hannibal.

©Livre : Pablo Katchadjian – Merci [Vies Parallèles // 2015]
©Image : Stéphane Blanquet
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