Fulgurance (11)… Claude Bauwens

massiomo bortolini

« …au terme des embellies, je me rembrunis, je m’engourdis, je somnole, je végète, je marasme, je rumine, broie le noir… le blanc, bâille mon haut-le-cœur… »

©Livre : Claude Bauwens – Tableautins pour cimaises fantômes
©Photographie : Massimo Bortolini

Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe (Extrait) [1975]

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Ils sont beaux, les vieux du village, ils sont heureux, ils sont gais. Ce ne sont pas les occasions qui manquent pour se divertir, les mariages, les naissances, les enterrements, les cars de touristes, les hippies… Lorsqu’on tue le cochon, tout le monde est invité à la fête, « La matanza », il n’y a même plus personne pour distribuer le courrier. Manana! manana!

Ce qui compte surtout, c’est la famille et quand les enfants viennent déjeuner le dimanche, ce n’est jamais sous la contrainte des obligations familiales. Tout le monde est heureux de se retrouver. On mange bien, on boit bien!… Et lorsque les vieux sont trop vieux on ne les expédie pas dans les asiles de vieillards. On les soigne à la maison pour qu’ils puissent finir leurs jours en paix, chez eux, au milieu de tout ce qui symbolise leur existence. Parmi les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants.

Il y a toujours eu les riches et les pauvres, comme partout, mais ici la fortune a changé de mains. Ceux qui avaient des fermes sur la côte, des hectares de terre  qui ne valaient pas grand-chose, juste de quoi faire paître quelques moutons faméliques. Ces paysans-là ont vendu leurs terres à prix d’or.

Pepito, c’était le plus pauvre de tous. Il vivait seul sur la plus mauvaise terre de l’île. Les vêtements en loques, les chaussures rafistolées…

…Un jour, un promoteur est venu lui offrir un pont d’or pour les 12 hectares les plus arides de son patrimoine, là où l’herbe ne pousse jamais… Il n’a rien compris mais il a accepté. Maintenant il est riche. Il est allé a Barcelone « en avion » et on l’a vu revenir entièrement habillé de neuf, un superbe pull noir en cachemire, un cigare coincé entre deux magnifiques rangées de dents neuves d’une blancheur immaculée.

Alors les autres, les propriétaires des fermes les plus riches, dans la vallée, au centre de l’île, ceux qui n’ont pas la vue sur mer, il leur faudrait vendre une tonne d’oranges pour pouvoir se payer un pull en cachemire et mille douzaines d’œufs pour se payer des dents neuves.

Peu importe, peut-être que certains se laissent prendre par le jeu de l’argent mais les besoins réels de chacun n’ont pas beaucoup changé.

Ils s’achètent parfois un réfrigérateur mais ils ne s’en servent pas. Ça épate le voisin mais ça n’est pas très sérieux.

Que peut-on mettre dans un réfrigérateur? L’eau du puits est toujours fraîche, ici on n’utilise pas de beurre, on fait la cuisine à l’huile d’olive. Les œufs, on les mange dès qu’ils sortent de la poule, les légumes, on les arraches au fur et à mesure des besoins, les poulets, les lapins, on les tue juste avant de les manger.

Finalement, la vie n’est-elle pas le meilleur des conservateurs!

Le réfrigérateur n’est-il pas une sorte de morgue pour cadavre de légumes, d’animaux et autres matières vivantes!

Ils sont bien les vieux du village, mais après eux, il y a les enfants qui ne résistent guère à la poudre aux yeux.

©Livre : Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe [ Albin Michel // 1975]
©Photographie : Bernard Mignault

Manon Moreau – Les séquestrées de Calcutta (Extraits) [2016]

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« Si tu veux vraiment montrer ma vie aux gens tu dois rester avec moi tout le temps, même dans ma chambre » a dit Beauty, 16 ans, au photographe Souvid Datta

C’était un matin d’avril. Alors qu’il lui avait toujours opposé une fin de non-recevoir, le fixeur de Souvid Datta avait enfin accepté de l’emmener dans cette bâtisse perdue où sont détenues des filles récemment kidnappées avant d’être vendues aux bordels de Calcutta. « Je n’ai pu garder ni mon téléphone ni mon GPS. Je sais juste que nous avons roulé trois heures vers l’est à partir de Calcutta. » Le fixeur, qui appartient au gang tenant la maison, lui fait visiter les lieux. Sur le toit, une fillette enchaînée a passé la journée précédente en plein soleil par 45°C. Sa punition pour avoir tenté de s’échapper. Dans cet endroit sordide, les petites filles et les adolescentes emprisonnées crient, appellent au secours, résistent autant qu’elles le peuvent aux viols, aux tabassages, à la violence psychologique visant à les briser, et tentent de se révolter. Alors elles sont enchaînées des journées et des nuits durant, battues encore, avant d’être vendues aux bordels de Calcutta.

A Sonagachi, Souvid Datta a rencontré Beauty. Elle avait 13 ans lorsqu’elle a été livrée à son premier client. Elle a résisté, mais la maquerelle qui l’avait achetée a commencé à torturer le bébé né de son mariage forcé. Alors elle s’est résignée. vendue de bordel en bordel, puis réussissant à gagner la protection d’une maquerelle moins violente, elle a racheté sa liberté. Beauty est restée prostituée. « Après leur enlèvement, ces jeunes filles sont cassées psychologiquement. On les persuade que leurs proches les rejetteront, puisqu’elles ont été prostituées ».

©Texte : Article paru dans le #36 de la revue photographique POLKA [Manon Moreau]
net: http://www.polkamagazine.com/
©Photographie : Souvid Datta
net: http://souvid.org/