Benjamin Halay – Michel Petrucciani (Extrait) [2011]

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La maison de Grignan est gigantesque et permet de faire de la musique sans contrainte d’horaires. Petit à petit, le rendez-vous devient régulier avec la table ouverte pour Louis et Michel Petrucciani. Philippe, le frère aîné, passe de temps en temps, mais sa vie est déjà sur la route en tant que guitariste avec son orchestre. Pendant deux années, Denis Tourrenc est comblé d’entendre la musique qu’il aime chez lui. Cela le motivera pour travailler son piano et sa musique , en tant qu’amateur éclairé. Selon lui, cet univers stimule Michel Petrucciani à deux niveaux : intellectuellement, car les discussions naviguent sur l’art dont Nicolas de Staël demeure un modèle, et matériellement grâce au confort offert par la maison. Un jour, Denis demande à Michel s’il connaît John Coltrane. Réponse négative de l’intéressé. Il lui donne rendez-vous un soir pour écouter le saxophoniste américain. Dans la salle de piano, il y a une colonne, Denis choisit l’album –Coltrane Live At Birdland– enregistré en 1963. Dès les premières mesures, Michel s’écroule au pied de la colonne, se met à gémir pendant plus d’une heure et pleure longuement. La musique l’habite et l’émotion le submerge. Il est dans chaque note de Coltrane. Dans sa spiritualité, sa modernité harmonique inégalée, dans sa profondeur, sa quête et son combat. Ce qui provoque un phénomène de transe émotionnelle liée à la musique instrumentale et à son contexte culturel. S’il s’avère que, selon les témoignages entendus, seul Coltrane met Michel Petrucciani dans cet état, c’est qu’il l’a identifié en tant que –son- dieu. Il faut s’interroger sur les circonstances du rituel et le moment qui précède cette véritable crise, qui se renouvellera notamment en présence de Bernard Ivain. Est-ce que Michel Petrucciani associe John Coltrane à une divinité, au sens du « divin » ? Le mot est volontairement for, mais la transe est tellement frénétique qu’elle justifie l’emploi de ce terme. À ce stade, il convient de rappeler l’ouvrage de référence de l’ethnomusicologue Gilbert Rouget, –La musique et la transe– : –Bien entendu, le déclenchement de la transe obéit très fréquemment à la même logique. C’est en entendant –son- air, -sa- devise (ou plutôt celle de son dieu) que le possédé entre le plus souvent en transe –. Il est de toute façon ici un mystère qu’il ne faut pas chercher à élucider. Il s’agit plutôt de comprendre l’interaction entre Coltrane et Petrucciani comme une dramatisation qui le conduit à l’expression d’une violence intérieure, sorte de possession à la fois physique et mentale. Le génie de Michel Petrucciani s’exprime dans cette capacité à être un capteur hypersensible. C’est ce qu’il dévoile avec pudeur et densité dans son intimité. Et cette intimité, il p la dévoiler à Grignan chez Laurence et Denis, car Michel Petrucciani se sent libre. Dans une volonté de recherche et de compréhension globale, il convient de faire référence au neuropsychologue Bernard Lechevalier qui analyse l’écoute musicale dans son ouvrage –Le cerveau mélomane de Baudelaire-. Tout en s’appuyant sur L’art Romantique de Baudelaire, qui parle de –perte de conscience– lors de l’écoute de Tannhäuser de Wagner à l’Opéra de Paris en 1861, le professeur Lechevalier s’interroge sur –la différence d’écoute de la musique par les non-musicien et les musiciens-. On peut imaginer ce qu’a ressenti Michel Petrucciani à l’écoute de Coltrane et reprendre ce qu’avait écrit à l’époque Baudelaire : –Il me semblait que cette musique était la mienne. – Transe, enstase et extase – terme défini par l’historien des religion Mircea Heliade (1907-1986). Chez Petrucciani, les états de conscience s’entrechoquent. Edmund Husserl (1859-1938) l’affirme : – Ce que l’on entend en écoutant la mélodie, c’est le présent, mais également la conscience du tout juste passé, et non seulement la conscience de l’instant présent.-

©Livre : Benjamin Halay – Michel Petrucciani [Edtions Didier carpentier // 2011]
©Image : J. Bardaman
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