Jacques Izoard – Mots maudits sans mot dire ou dictons qui prennent eau de toutes parts

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« Nuage n’est que nuage si le ciel bat de l’aile. »

« Lapereau sous la paume. L’enfance y palpite. »

« La suie est la sœur. Le sable est le frère. »

Touche la petite haleine qu’un miroir ternit. »

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J. Vingtergnier – Dame seule [1923]

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Par un beau soir de Septembre
Olga lasse de lumière
à son heure coutumière
s’est enfermée dans sa chambre.
Mais le souvenir la hante
du soleil de la Riva
et de l’ombre du Ghetto.

Insomnie des nuits d’hôtel
au bassin Cavaletto!

Soupir voisin d’une amante!

« Et moi, serais-je moins belle
quand mon ami n’est pas là? »

Étreinte de l’oreiller
Désir ardent de caresses
qui vous retient éveillé.
Sur sa poitrine elle presse
La nuit chaude et langoureuse.
Oh! torpeur délicieuse!
Lent plaisir des solitaires!
Un spasme bref de la chair
et puis dans la chambre grise
la chute d’une âme éprise
du velours de son baiser.
De l’excès de son bonheur
en abîme extatique…

Au bruit lointain du moteur
d’un invisible moustique.

©Livre: J. Vingtergnier – Ronds de fumée Poèmes [Bruxelles // 1923]
©Illustration : Pierre de Vaucleroy

Armand Permantier – Le chant du barbaresque (Extrait) [1950]

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Ma Gwendoline, elle pourrissait sur l’arbre. Elle se cachait dans les buissons. Elle hurlait sa peine aux profondeurs nébuleuses des pastiches. Elle récriminait sans cesse sur sa besogne mitoyenne, ce qui la laissait pendante sur ses cornues.

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Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz (Extrait)

Willy-Pogany

Ton amour à la blanche ordonnance se dresse dans le gris de mon ciel, comme auprès d’une eau morte, en Vénitie, quelque villa de Palladio. Je veux écrire une élégie au pied de tes colonnes, mais l’oiseau du soir a chassé celui du levant, et rien plus ne s’élève de mes cimes éteintes que le cri : mon appel. Je suis seul parmi l’or tremblant et les graines mouillées. Serais-tu restée prise, telle un brelan de roses, entre les fers de la grille? Cependant ta voix libre caresse le front des graminées, plaisir de papillon. La voici vibrant plus fort à l’approche d’un souvenir; et je cherche intimement ta présence… J’écoute. Je suis seul.
Il semble que, déjà, me soient offerts le miroir et la croix. Mais où veilles-tu? A l’envers de ces dons? Toi, le miroir où s’arrêtera mon souffle, toi, la croix sur mon cœur?
Ma plaine, mon âme, clos tes cils. Le décor du mystère se fixe à petits coups d’étoiles, et c’est en silence qu’œuvrent les puissances de nuit… Je vais chanter, mais dans ma voix blessée je reconnais la tienne, fil qui la soutien t et la mène au brusque épanouissement dont elle expire.
Je t’ai dit des choses sans nouveauté. Puisque tu fus à l’origine, puisque tu sais le soins d’un choix qui se prolonge et le précis de l’angoisse, mesure du terme… Le perron, les degrés, les marbres; et, sombre, le « thalamos » percé d’éclats de jour, échelles de Jacob!
Mais tout est paisible au sein des herbes fatiguées. Le dur insecte y a sa place, et la la fleur, tête inclinée, déjà dort les bras en croix.

©Livre: Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz [gmd Dutilleul Paris]
Peinture : Willy Pogany

Roger Goossens – Dindia malconia

yoshinori-mizutani

Il y a des femmes sautillantes dont toute la vie est fardée d’une poésie de mauvais aloi,
et il y a de grands parcs solitaires où errent des lions invisibles.
Il y a des asiles de paix – âtre rouge, lampe verte et rayons chargés de livres,
et il y a le pont humide des paquebots, balayé du vent de l’abîme.
Mais pour moi il n’y a plus rien qu’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia;
elle est ma forêt, ma lionne, elle est mon havre et ma tempête.
Elle ne se farde pas le visage et marche d’un pas égal.

Il y a l’univers des catholiques, avec Dieu en haut et les vers de terre en bas,
et l’univers des biologistes, avec Dieu nulle part et les vers de terre partout.
Il y a le monde des économistes, où l’on dédie au diable la fumée des sacrifices
et brûlant du café vert dans la chaudière des locomotives;
et il y a le monde des esthètes, où l’Épiphénomène est roi.
Mais pour moi il n’y a plus rien qu’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia.
Elle est déesse, elle est démone, et le ver de terre c’est moi.
Elle boit du thé de Chine en fumant des Graven A.

L’homme bien portant, a dit un sage, est un malade qui s’ignore.
Mais en vérité la terre est peuplée de malades qui ne s’ignore pas assez.
Il y en a qui souffrent de la tête, et les latinistes souffrent des pieds.
Il y a des malades sans vergogne comme il y a des maladies honteuses.
Il y a ceux qui ont mal au ventre, et ceux qui ont mal au coeur.
Il y a ceux qui ont la manie d’acheter des journaux qu’il ne lisent pas,
et aussi ceux qui préfèrent lire des livres qu’ils ne me rendent plus.
Les ivrognes s’intitulent joliment intoxiqués éthyliques,
mais moi je suis atteint de ce mal étrange que les Anglais nomment « méquonims » et les Russes « mokolniachtchizna »
et je souffre d’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia:
elle est ardente comme la fièvre et fidèle comme la mort.

Je suis plus riche que la rajah de l’Inde au milieu du ruissellement de ses perles,
et plus riche que le financier américain dans le crépitement de ses machines à écrire.
Car nul autre que moi n’a connu le bel âge de la vie,
cet âge des mers bondissantes rougies par l’écume de l’aurore que l’on nomme Dindia Malconia.
Et l’année se fait mûrir que pour moi la plus belle de ses saisons,
cette saison des pluies de fleurs et des sons de conques célestes que l’on nomme Dindia Malconia
Et comme les mystes d’Eleusis parmi les ombres de l’Hadès,
tous les jours de ma seule année sont éclairés de ce soleil plus beau que les vôtres
que l’on nomme Dindia Malconia.

Mais quelquefois il me semble que ton regard se détourne de moi, Dindia Malconia,
et certes, quand tu le veux, je ne suis plus q’une cité maudite qui languit dans l’abandon divin.
Alors, avare soupçonneux, je me prends à douter de la valeur de mes richesses;
je soupèse, dans mon impiété, tous ces dons précieux que tu m’as faits,
et mes mains sans foi les trouvent légers.
Et je me dis alors que peut-être tu n’es que le nom de mon rêve,
et pareil au mendiant oublié sous le porche de l’église en ruines,
je serre farouchement entre mes dents, entre mes lèvres, le dernier lambeau de ma fortune,
ma dérisoire litanie: Dindia Malconia, Dindia Malconia.

©Livre : Roger Bodart – Les Poètes du bois de la Cambre Anthologie des poètes de l’université Libre de Bruxelles (1928-1964) [Editions Universitaires // 1964]
©Photographie : Yoshinori Mizutani
net: https://www.yoshinori-mizutani.com

David Scheinert – Poèmes choisis (Extraits) [1995]

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LA PRIÈRE DES AVEUGLES

Sur la plaine que surveillent trois arbres affamés et tortueux comme des pions, sous un ciel où dorment les nuages, les aveugles du monde entier se sont réunis. Ils ont de longues faces pâles et son vêtus de noir.
Ils se sont agenouillés.
Seule reste debout, au milieu d’eux, un homme.
C’es une triste église que le pays qui les entoure.
Le vent joue lamentablement de l’orgue,comme s’il pensait à autre chose.
Sur cette plaine noire d’habits, l’homme debout a crié à Dieu d’une voix rauque:
« Éternel, nos yeux sont vides.
Les yeux des autres, Tu les as remplis de femmes nues, de libellules, de beurre blanc, de clochers et de flammes.
Ils sont maîtres de la nuit.
Nous sommes esclaves d’un bâton, d’un caillou ou d’un caniche.
Venus de partout, nous tenant par la main, appuyés sur une branche de coudrier, la plupart à pied, harassés, nous t’implorons!
Ne nous donne pas de paroles, ô Seigneur!
Ne remplis pas nos orbites. A quoi bon libérer des détenus trop vieux qui trébuchent au premier pas?
Ecoute et sois juste.
Que tout soit pareil à tous les hommes! »
Et les aveugles tout autour crièrent:
« Vidés de vue,
Qu’ils soient tous
Vidés de vue!
Que sur la mousse
Ou dans les rues,
Que dans la crue
De la nuit,
Ils ne voient plus
Et s’entre-tuent!… »
Et Dieu prêta l’oreille à ce croassement.
L’homme reprit:
« Tout est lourd sur nos crânes.
Et le vent accompagne nos prières.
Je sais, Seigneur, que Tu nous écoutes.
Alors, écoute mieux encore, car notre liturgie est nouvelle.
Tant pis, si nous blasphémons parfois.
pour nous, Ta Création est cruelle.
Et nous n’avons rien à perdre. »
Et le soleil perça les nuages, car Dieu souriait.
« Ô Seigneur, les fleurs qui poussent par le monde, et les herbes et les arbres, arrache-les! »
« Arrache-les! » reprit le chœur.
Alors, les nénuphars, fondirent dans l’eau.
Les lilas et les roses s’envolèrent en cendres.
Et sur les prairies, les pâquerettes s’éteignirent.
Ainsi moururent les feuilles et les pétales.
Et les arbres rapetissèrent et devinrent des champignons puants.
Et la terre perdit ses cheveux.
Seuls restèrent debout les trois arbres crochus de la plaine.
Et l’homme debout parmi les aveugles continua:
« Ô Seigneur, les sources qui trillent, les fleuves opulent et les océans trop grands pour les yeux, dessèche-les! »
Dessèche-les! » reprit le chœur.
Et les sources se terrèrent et noyèrent les taupes.
Et Dieu aspira les rivières comme des œufs frais.
Et les épaves furent mises à sec, avec d’anciennes cités englouties et les squelettes des poissons, par les mers qui se retiraient.
Et l’homme continua:
« Brise la palette des paysages et la mosaïque noire-blanche-grise des grandes villes! »
Les aveugles crièrent:
« Brise-les! »
Alors les villages brûlèrent et, à leur place, poussèrent des canines rocheuses.
La terre ainsi devenait féroce.
Les cathédrales se brisèrent en milliers de cailloux et, avant de mourir, gémirent de toutes leurs cloches.
A la géométrie des boulevards, au tracé gracieux des parcs, succéda le chaos.
Pourtant les anges peints sur les toiles, et les fruits et les fleurs faits d’une mince couche d’huile, et les grandes épopées maintenues dans des cadres, et les petits humains grandis par le bronze, Dieu n’y touchait pas.
Car il attendait.
Et l’homme continua:
« Ô Dieu Tout-Puissant, supprime la Beauté qui nous rend mauvais et jaloux! »
Les aveugles hurlèrent:
« Ou-ou-ou-oû! »
Alors, Dieu dessécha les seins des femmes, gonfla leur ventre et couvrit leur corps de pustules noires.
Il déforma les visages et ensanglanta les regards.
Il écartela les statues et déchira les tableaux.
Les poètes bégayaient et couraient, affolés, parmi les ruines.
Les harpes faussées grinçaient.
Et le chant de la flûte ressemblait à l’appel d’une pie.
Et l’homme, dans un dernier effort,c ria:
« Ô Dieu, que la Lumière ne soit plus! »
Et l’écho fit:
« Plus! »
Le soleil brûlait en forcené. Plusieurs aveugles moururent d’insolation, car Dieu riait de la farce.
Il ne rit pas longtemps.
Le soleil disparut.
Et la terre on ne sut plus rien, puisqu’il n’y avait plus de clarté.
Alors Dieu, pour punir les aveugles, leur donna la vue.

©Peinture : Susan Rothenberg [Vertical Spin]

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LE POÈTE ENRHUME

Descendez de votre piédestal monsieur le poète, la nuit tombe et les gens disparaissent.

Qui verra la noblesse de vos cuisses, la lyre de vos cheveux et vos mains inspirées?

Qui verra votre bouche buvant des étoiles, vos yeux affamés de grandeur?

Vos pieds s’endorment, vos doigts se gonflent, un cheveu vous agace.

Pas de témoin pour tant d’abnégation. Seul un moineau vous picore le bout du nez.

Puis vous trouvant l’air stérile et s’ennuyant plus que vous, lui qui cherche pitance,

Il s’envole et vous laisse seul derechef dans cette grotte dorée et transparente où plus un chat ne miaule.

Alors, malgré les étoiles délicates et vos yeux de statue, tout à coup vous éternuez.

Et ce bruit désenchanteur qu’on n’entendit jamais dans vos poèmes, cet appel d’un nez déconfit,

Vous dévêt si pitoyablement, vous débourre si cruellement, vous rapetisse avec tant de science finale,

Que je vous plains, monsieur le poète, de rester tout seul sur ce piédestal,, sans âme qui rie de votre catarrhe, sans brasero pour vous chauffer les doigts, sans veilleur pour vous botter le cul et instiller dans votre sang poétique un peu de cette rude et stupéfiante réalité.

©Photographie : Philippe Ramette [Le balcon]

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MA JOIE N’EST PAS

Ma joie n’est pas comme un sirop d’or dont les bocaux seraient rangés sur le buffet et où je puiserais à ma gourmandise.
Ma joie n’est pas comme le plain-chant qui remplit la chapelle d’une paix tiède et noie les désirs et étouffe le bourdon.
Ma joie n’est pas comme une batterie de fête, comme une décharge de tambour, comme une crécelle d’arrogance.
Ma joie n’est pas comme une mésange qui paraît heureuse, même quand elle a mal, ma joie n’est pas la miette de l’oiseau.
Ma joie n’est ni pure ni longue, elle se brise, puis se raccommode, elle s’arrête, puis repart, nourrie d’une faim infinie.
Ma joie enfourche un balai poilu et galope parmi les météores, ou bien couchée dans l’herbe, elle invente pour soleil une fleur immortelle.
Ma joie se promène sur les docks, elle se cache parmi des oranges oubliées par la grève, puis jaillissant d’une fontaine, elle rafraîchit les yeux d’un ferronnier.
Ma joie est mal rasée et fonce sur l’injustice, ou bien lisse comme un fruit, elle roule sur un ventre blanc.
Parfois je voudrais la saisir par les ailes, lui lier les pattes pour la garder longtemps, mais elle s’enfuit je ne sais comme, éclairant la prairie de son vol insolent.

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LE TRAM CITRONNELLE

Dans le vieux tram citronnelle  au milieu des cris de la ville, assis les mains sur les genoux, posant pour un peintre mort, tu me regardais fixement.
Tes pieds énormes traînaient d’infinies errances et un tic tiraillait ta joue gauche.
Sur ton cœur, l’étoile de la royauté, mais les gens ne voyaient que la lévite râpées et le chapeau d’un autre âge.
A quoi pensais-tu? A tes pères grillés en Silésie, à tes enfants éclatés? A  Rachel douce et belle à quelques pas du puits? Au soleil figé par le clairon? A la lune à six branches? Aux candélabres de la victoire? Jérusalem triomphante et clouée?
Dans ton œil – tu n’étais que vision –  reposait une grinçante bonhomie, un savoir déchiré comme un livre, une révolte dérisoire comme un envol en cage, le non répercuté de l’impuissance et du salut.
Les gens te regardaient, vagabond neurasthénique, clochard riant à cloche-pied, colporteur de chimères, baudruche spéculative, nomade emporté par les alizés de l’espoir.
Et ils parlaient, parlaient des chats et des chandelles, des pipes et des pipeaux, des petits pois et des grandes manœuvres, oubliant que dans un coin du vieux tram citronnelle, tu cachais l’histoire du monde sous ta face maquillée…

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L’ESCALIER AUX PRUNES

Demain, je prendrai la petite rue qui paraît un désert et d’où surgissent comme d’une manche, une vieille tricotée, une belle retroussée, un policier la tête en bol de crème éblouissant.

Demain, je sonnerai au douze et monterai au deux dans une odeur violette de marmelade de prunes, une porte s’ouvrira et j’entrerai dans un salon.

Où je trouverai la fille, la mère et la mémé, à l’une je compterai les mouches avec un sourire aigre-doux, à l’autre je louerai les défunts du jour, à la première je ferai ce qu’imagine l’amour.

©Peinture : Anne-Marie Torrisi
©Livre : David Scheinert – Poèmes choisis / Portrait par Liliane Wouters – Préface par Jacques-Gérard Linze [Académie royale de langue et de littérature françaises // 1995]

Ernest Delève – Alors beauté… [1961]

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Alors beauté tu es venue tu m’as je crois demandé l’heure je resterais là dans la rue devant toi pour l’éternité
Et devant toi voir-être vu et pénétrer dans l’inconnu devenir ta raison secrète
Etre éclairé par le mystère et être admis par l’interdit être écouté par l’inouï et reflété par la merveille et le mirer aussi bien qu’elle

Tes yeux d’enfant enclos dans l’ombre deviendrais-tu plus belle en montant l’escalier et de grâce parfaite au septième palier
Et les fleurs du mancenillier sur le papier peint de sa Chambre

Tes yeux jardins construits autour d’un nocturne sous la rosée jardins ornés de longs cils pour que l’ombre soit  irradiée
Bouche de promesse profonde langue claire en pleine saveurta bouche où les mots se confondent avec des fruits avec des fleurs

Tes lèvres commençant à dégrafer ta chair tes yeux et leur parure nuptiale de lumière
Mais quel pacte as-tu fait de toute ta souplesse avec cette ombre aux hanches de plus en plus à l’aise
Ta jeunesse en moi fut longuement sous-entendue et maintenant tout commence
A prendre forme à prendre seins à prendre hanches et à passer sa taille au travers d’un anneau
Et mon passé célèbre grandes fêtes de musc pour l’éveil du duvet aux ombrages d’un ange pour toutes lunaisons dans la perle de jais
Pour les premiers accès généreux de ton coeur et ce premier souci d’offrir
Toujours le plus beau rouge à la bouche des hommes les plus beaux cils à leur approche

Suprême accroissement des grâces sous tes robes que le dernier instant tout sur toi dissipé
Erre de soie qui se dérobe

Déjà tes seins font jusqu’au bout l’éloge de ton corps coupes parfaites justes mesures jusqu’à la goutte en trop du bonheur partagé
Une coupe à prendre pour être ivre pour être heureux recevoir l’autre
Une seule goutte tout le philtre m’inonde une goutte de chair suprême à l’apogée
Intensément les yeux fermés l’avide orgie tenant  entre ses lèvres la chère obole prie
Pour être décantée par le plus haut niveau où peut atteindre l’hymne
Et faire aux mystères tout bas le dépôt sacré de lie
Pour devenir l’amant de ces vapeurs sublimes
Tu respires chaque fois ton corps va jusqu’au bout de la beauté
Les attributs de la danse n’ont plus pour liens que ce qui vibre
Dans tes bourses magiques ton cœur compte notre trésor qui est toujours d’un astre d’or à l’effigie
Du grain de beauté de la vie au contour de fleur ravie au teint de phébé brunie
C’est là entre tes seins que je creuserai la fosse mythique où mettre à l’abri
Mon âme et c’est là fille de mère blanche que tu m’as montré sur ta peau noire
Le baiser de la fée un rien un peu de lait un peu de moire
Un peu de jour au fond du puits un vague voile dans la nuit comme un fantôme de nuage
Comme un hôte prodigieux dont il ne reste au réveil que blason nébuleux et taches desséchées.
A la place de l’orage
Et de toutes les incarnations nocturnes de la beauté qui ont perdu chez moi leurs mystères
La blancheur évaporée m’a laissé tout ce grand corps somptueux noir

Je veux te prendre les offrandes et aussi soûler ma boucle à ta peau noire comme le sang des lèvres qui ont sucé des mûres
Et à ta rougeur sous la nuit je veux boire et sous ce noir émerveillé
Ce sont orgies de couleurs ce sont vendanges de lueurs ce sont des grappes de mirages des lointains éclairs de chaleur
Et des apparitions indécises d’or rouge des fuites de nuages dévoilant des buées sur la fraîcheur des trésors des sèves sombres des fumées
Des reflets de fête dans le vin distribution de pourpre pour les âmes
Pourpre qui s’évapore et se poursuit en rêve pourpre qui e déchire pour être faite femme
Entre tes hanches chant alterné en l’honneur de ta grâce qui bouge
Il y a l’endroit incendié comme par le baiser du fer rouge
C’est la forêt réduite à son trésor la fouille dans la terre où naissent les statues
C’est la langue de gazelle buvant le fond de l’ombre et c’est langue assoiffée pendant dans la forêt
C’est le vautour somptueux des désirs satisfaits
Noces venant de loin tentation de Saba à la robe velue fendue du haut en bas
Fleur comme celle du corail au ventre du navire
Naufrage pour force l’île élue à s’ouvrir cette île où est l’accès au bonheur sans mélange
Où l’ombre sur sa chair sent l’extase grandir des taches vives par où transparaît l’ange
L’île pleine d’eau douce comme des amphores de coraux…

©Livre : Je vous salue chéries [Editions des Artistes // 1961]

Image : Couverture d’un numéro du magazine « Avant Garde » [1968-1971]
net: http://avantgarde.110west40th.com/

Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies (Extrait) [1980]

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Le langage est rond net précis concret
pas de « tournautourdupoterie » laser de la parole visant juste précise
langue tellement recherchée et savante et étudiée qu’elle
en devient simplette simplifiée au plus qu’il est en possible
les mots simples eux-mêmes se souviennent de la longue
incantation du long chemin dans l’alambic
tant de mots se présentaient
beaucoup d’appelés et peu d’élus
écrire n’est-ce pas simplifier laséréifier une langue
dire concret ce qui est abstrait
agrandir le bagage populaire
élargir toutes les comprenettes
mettre le savoir à la portée de tout un chacun
mettre en valeur le mot « son » imagé phoniquement
par rapport aux mots non stéréophoniques
favoriser les tours de phrases pleins d’images
au lieu de tours abstraits
transfuser un sang neuf
dans des langues appauvries exsangues
gagnées par l’abstractionite
qui est divisante et créatrice de classes sociales
divisées en haute parleuse et basse parleuse
prendre partout les mots beaux
et les inoculer dans les phrases
renverser le bâtiment abstrait
faire sortir les mots dans la rue
ne pas se laisser emporter par le courant
du grand égoût textuel
répétant les mots que tout le monde dit
créer sa propre langue personnelle
être son propre choisisseur sa propre gare de triage
mettre au panier les mots trop employés
à moins de les remanier de les repasser au gueuloir
et d’y ajouter la chiquenaude de peinture
qui les met sous une autre lumière
reprendre les archaïsmes
s’ils sont plus efficaces que les mots courants ceux-ci-étant
plus usés que les archaïsmes en fin finale.
Faire bondir le langage d’oreille en oreille
faire flotter les oreilles du monde
faire vivre les mots afin que le silence
après les mots soit encore habité par les mots.

©Livre : Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies [Editions Louises_Hélène france // 1980]
©Sculpture littéraire :  Alexander Korzer-Robinson
net: http://www.alexanderkorzerrobinson.co.uk/

Yves Waroquier – Cailloux de ciel (Extrait) [1980]

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Pour rire

Le squelette dit au cadavre
de manger l’omelette.
L’homme mort étendu par terre
réclame sa part, en claquant des dents.
Avec un pied dans le plâtre
et l’autre dans le plat,
La très jolie fille
pleure
Le squelette met les larmes dans la poêle et puis du beurre.
Un croque-mort de passage
Tient le plat du bout des doigts
Le pieds hors du plat de l’homme mort
Étendu par terre
Accroche la jambe morte
Du croque-mort de passage.
Le squelette, le cadavre
et l’homme mort
et le croque-mort aussi,
meurent de rire
Quand le pied dans le plat
De la petite fille triste
Dégringole du plat
et se casse.
L’orgie est à son comble,
Tous ces morts bien vivants
Assis par terre,
Lèchent les œufs cassés
Près du pied vivant cassé plâtré
De la petite fille jolie très triste.
Le squelette repu
Reprend allure de cadavre.
Le cadavre fatigué se couche
Et se grime en homme mort.
L’homme mort déçu reprend un bout de vie
Puis s’enfuit avec le corbillard
Du croque-mort malade.
Du cercueil ouvert
Sort le poète
Qui attrape le croque-mort
Et le cuit
Dans le beurre et les larmes fondues.
Puis de ses deux bras déchirés,
Il offre à la fille triste qui pleure
Un croque-monsieur très chaud
Et la fille triste
Enfin sourit.

©Livre : Yves Waroquier – Cailloux de Ciel [Louis Musin éditeur // 1980]
©Image : Takashi Murakami

Gilbert Varin – Interférences (Extrait) [1967]

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O nuit d’encre
Odeur de plumier renversé sur la carte aux coloris
d’oiseaux d’îles rêvées
Voyages au long cours autour du cœur
Voyages au long cœur sur des vagues d’éraflures bleues
Le fil de l’horizon coupé par le sabre du corsaire
O nuits d’ancres levées

Caravelle ta voile est blanche
Mais tes canons tirent des boulets de forçats
Caravelle ta voile est blanche
Mais le plomb de l’écueil te guette au ras de l’eau
Caravelle ta voile est blanche
Mais au retour il y a trop de neige pour te fondre en flammes porteuses
de terrasses suspendues très haut dans le temps

Et le temps est un hirondelle qui ne revient jamais et
qui vole et qui danse dans un ciel de fin de vacances
Quand les feuilles sont lasses de s’être roulées dans
le vent
Quand l’automne attache des colliers de brasiers sur la
poitrine de la terre
Et que le verger s’alourdit d’une robe de fruits où
le soleil a mis des trésors de douceur
Quand se détache et tombe le premier adieu de jeune
fille qui barre la route de l’enfance

©Livre : Gilbert Varin – Interférences [Les cahiers du groupe // 1967]
Image : Klaus Pinter [Rebonds]

Jean-Paul Gallez : Je suis Rocher (Extrait)

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Je suis rocher. Mon corps râpe ta vie. Je rentre en la fleur muqueuse éponge bleue. J’incarne un ciel entre tes cuisses et ta vulve me chante m’appelle par un nom inaudible, le boit. Je suis dicté au geste noir par les pétales et les pampres gonflés. Ta tête est allumée par le cri des Marées. Les flots démonté couvrent ton ventre, et je lacère là la mort qui me démange. Tu involves le membre qui te fend, tu prends ma vie royale et la déchire. Tu humectes ma force et ruisselles à ma face. Mon œil est dans le noir de ta rosée. Je scrute les parois nébuleuses du Temps. J’arrache aux sécrétions la fleur retournée d’un ange. Tes lèvres me traversent et sonnet sous mes voûtes. Le centre de mon crâne est battement et siffle. Le serpent mord ma colombe et vrille entre mes yeux. L’éclair me dévêt, me jette à la source de moi-même où je parais. Tu surgis sous mon œil et tu lapes mon sang. Le museau matriciel ouvre sa pointe: tu me vides de l’homme. Je suis blanc comme avant. Ta beauté me submerge. Je naufrage dans le pur, battant vainement la nageoire des mains. Mes cheveux brûlent tes yeux. Ta face est renversée, ouvre une âpre bouche. Tu malaxes l’air de tes dents. L’étoile brûle ta bouche. Je te regarde infernal, exorbité. Mon ventre voit ton ventre se regarder. Le buisson de Vénus arrache mes entrailles. Ton sexe happe le mien sur le bord infini. La mort avance en ondulant des hanches. La musique chavire: te voici cataracte de silence à ma terreur. J’ouvre la bouche et ma langue goûte un feu d’herbe brûlée. Ton corps me regarde et je crie. Ma propre féminité se pénètre. Ses doigts effleurent et retroussent ma peau. Tu me vois debout sur tout jouissant, battant tes reins, muscles tressaillant. Tu lèves ton regard vers une bouche hagarde: mon masque est déchiré par le bleu bestial festoyant du feu. Tu couvres ta vue dans un cri. Ton œil se retourne et me revoit: car je suis avant tous les commencements l’œil pâle du fixe qui se pleure la vue. J’entre dans les rochers et les volcans pour te savoir. Mon œil mort dessine un sexe sur le ciel.

©Livre : Texte inédit publié dans le livre « Panorama de la poésie française de Belgique » de Liliane Wouters [Editions Jacques Antoine // 1976]
©Image : Manara

Léon Souguenet – Le chemin du soleil (Extrait réinterprété)

12901117_10208338679252053_5152023968046605285_oRéinterprétation : Jean-Marie Vermande (Auteur de « L’Albert Audoulin ou du parallélisme des voies ferrées » paru aux éditions Cactus inébranlable)

Les ténèbres , ma mie, nous offriront , complices
Au pied noueux d’un saule un lit de velours doux.
Nous y contemplerons, calme feu d’artifice,
Les étoiles zébrant le ciel autour de nous .
Comme la mer alors, les tristes bruits du monde
Monteront grandissant pour mourir à nos pieds
Et nous laisser goûter, amoureuse et profonde,
La musique du vent parmi les peupliers.
Une peur nous étreint. Ô bien-aimée entends
Dans son berceau de pierre une cloche qui sonne !
Prends ma main, allons seuls par ce cloître inquiétant
D’ arbres où va la lune, pâle comme une nonne.

©image : Livre « Le chemin du soleil » de Léon Souguenet [H Lamertin, Editeur]
©Réinterprétation : Jean-Marie Vermande L’Herm