Jacques Sojcher – Éros errant (extraits) [2016]

Imogen Cunningham

Tu aimes le mot Femme.
Son orgasme fait trembler
la langue.
Tu envoies des cartes postales
urbi et orbi.
C’est une déclaration.
Peu de femmes restent
insensibles
à ce geste délicat.

Tu quittes les bras de Sophie
pour ceux de Marie.
Tu te retrouves dans le lit d’Angèle.
Félicienne arrive de son village natal,
Frida de la frontière avec l’Allemagne.
Tu n’as jamais connu d’Indienne,
de Japonaise au masque souriant.
Ta géographie féminine a des lacunes.
Ta vie te semble très locale.

Tu lui propose d’être l’intérimaire
Pendant l’absence de son mari.
Elle ne te dit ni oui ni non.
Tu la soupçonnes d’être volage.
C’est un secret visible
sur son visage.
Le désir aime la jalousie
et peut-être la trahison.

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Jean-Paul Gallez : Je suis Rocher (Extrait)

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Je suis rocher. Mon corps râpe ta vie. Je rentre en la fleur muqueuse éponge bleue. J’incarne un ciel entre tes cuisses et ta vulve me chante m’appelle par un nom inaudible, le boit. Je suis dicté au geste noir par les pétales et les pampres gonflés. Ta tête est allumée par le cri des Marées. Les flots démonté couvrent ton ventre, et je lacère là la mort qui me démange. Tu involves le membre qui te fend, tu prends ma vie royale et la déchire. Tu humectes ma force et ruisselles à ma face. Mon œil est dans le noir de ta rosée. Je scrute les parois nébuleuses du Temps. J’arrache aux sécrétions la fleur retournée d’un ange. Tes lèvres me traversent et sonnet sous mes voûtes. Le centre de mon crâne est battement et siffle. Le serpent mord ma colombe et vrille entre mes yeux. L’éclair me dévêt, me jette à la source de moi-même où je parais. Tu surgis sous mon œil et tu lapes mon sang. Le museau matriciel ouvre sa pointe: tu me vides de l’homme. Je suis blanc comme avant. Ta beauté me submerge. Je naufrage dans le pur, battant vainement la nageoire des mains. Mes cheveux brûlent tes yeux. Ta face est renversée, ouvre une âpre bouche. Tu malaxes l’air de tes dents. L’étoile brûle ta bouche. Je te regarde infernal, exorbité. Mon ventre voit ton ventre se regarder. Le buisson de Vénus arrache mes entrailles. Ton sexe happe le mien sur le bord infini. La mort avance en ondulant des hanches. La musique chavire: te voici cataracte de silence à ma terreur. J’ouvre la bouche et ma langue goûte un feu d’herbe brûlée. Ton corps me regarde et je crie. Ma propre féminité se pénètre. Ses doigts effleurent et retroussent ma peau. Tu me vois debout sur tout jouissant, battant tes reins, muscles tressaillant. Tu lèves ton regard vers une bouche hagarde: mon masque est déchiré par le bleu bestial festoyant du feu. Tu couvres ta vue dans un cri. Ton œil se retourne et me revoit: car je suis avant tous les commencements l’œil pâle du fixe qui se pleure la vue. J’entre dans les rochers et les volcans pour te savoir. Mon œil mort dessine un sexe sur le ciel.

©Livre : Texte inédit publié dans le livre « Panorama de la poésie française de Belgique » de Liliane Wouters [Editions Jacques Antoine // 1976]
©Image : Manara