Nancy Hudson – Religion du roman (Extrait)

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(Article paru dans le #154 de l’hebdomadaire « Le Un »)

Au début du XVIIe siècle, au moment précis où éclosent le génie de Shakespeare et celui de Cervantès, inventeurs respectivement du théâtre et du roman modernes, démarrent la colonisation forcée du reste du monde par l’Europe, et l’esclavage. Au IXIe, les merveilles d’un Gustave Flaubert, d’un Dostoïevski ou d’une Jane Austen s’accompagnent des horreurs qu’infligent leurs nations respectives aux régions du monde dont elles arrachent les richesses. La civilisation occidentale engendre le roman, assurément un des plus beaux emblèmes de l’empathie humaine, dans le même temps qu’elle envahit et soumet le reste de la Terre. Aujourd’hui nous dominons cette planète et la pompons, l’épuisons et la polluons, la laissons exsangue. Par notre mode de vie qui dépend de la consommation massive de pétrole, de viande et de gadgets électroniques, nous faisons souffrir au loin et à chaque instant des êtres humains et animaux, invisibles mais nombreux. Notre dissociation s’opère dans l’inconscience et surtout da la bonne conscience.  Certes, la littérature est vecteur de beauté et de sens – c’est essentiel ! Mais notre empathie doit parfois basculer en dehors des livres pour se traduire en actes politiques…sans quoi nos débats, tables rondes et festivals littéraires se mettront à ressembler douloureusement aux messes et fêtes religieuses d’antan : occasion de se faire plaisir avec le sentiment de notre vertu, tout en se pavanant avec ses nouveaux habits et amis.

©Texte : Nancy Hudson – Religion du roman [Magazine « Le Un »]
net: http://le1hebdo.fr/
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