Régis Messac – Quinzinzinzili (Extraits) [1935]

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Ils ont en effet déformé leurs noms, comme tout le reste. D’une manière générale, leur langage est fortement nasalisé, simplifié aussi, et tient du charabia enfantin. Il semble que l’atmosphère actuelle ne soit plus tout à fait la même qu’autrefois. J’en ai vaguement conscience moi-même en respirant. Il doit rester des traces de gaz. Ou bien, le rapport des gaz composants à changé. Peut-être les membranes du nez et de la gorge en ont été affectées. En tout cas, c’est un fait, l’humanité nouvelle tout entière parle fortement du nez.

De plus, sous l’influence de leur vie nouvelle, le cercle de leurs préoccupations s’est rétrécie, leur vocabulaire s’est appauvri; leur organes vocaux ont aussi changé. Ainsi, ils ont fini par se forger une langue à eux, dont leurs noms nouveaux peuvent donner une idée, et dont il serait impossible de voir les rapports avec le français, si l’on n’en était averti.

Nous sommes tous avec le torse nu et quelques haillons autour des reins. Combien de temps nous sépare de la catastrophe? des années, sûrement. Quand j’essaie de bien concentrer ma pensée, il me semble qu’il y a quatre ou cinq ans. J’ai encore conscience du retour des saisons, bien que le climat soit très doux, ici, plus doux qu’il n’était avant… Mais je ne compte même pas les hivers. A quoi bon?

Le prestige de Manibal a reçu un coup mortel, grâce à une invention de Lanroubin. Cette invention constitue une étape décisive dans l’histoire de l’humanité nouvelle, et montre que cette humanité ne vaudra pas beaucoup plus cher que l’autre.
Je m’en doutais.
Et je m’en fous.

Mais j’ai tort. Entièrement tort. Je suis mort, et mes idées, mes goûts, mon idéal esthétique sont morts aussi. Je ne fais que me survivre, survivre à tout ce qui était moi. Je suis un survivant des époques préhistoriques, littéralement un fossile vivant. Cette Ilayne que je trouve affreuse, odieuse, hideuse, cette Ilayne qui n’est pas belle, est en train de créer sous mes yeux, devant moi et malgré moi, un nouvel idéal de beauté. Ses fesses molles, ses tétines basses et son ventre en chaudron seront désormais les modèles de la beauté future. Je prévois que, dans l’avenir, des poètes inspirés et des amants élégiaques rêveront sans fin aux vastes dimensions de ses pieds plats et à la rougeur éclatante de son visage.

Ils n’ont pas l’habitude d’être étourdis par mille bruits divers, distraits par mille pensées; alors, ils peuvent absorber une foule de petits détails négligés jadis par l’homme des villes. Un enfant comme celui-ci peut décomposer le silence – ce qui paraît être le silence –  en mille petites perceptions.

©Livre : Régis Messac -Quinzinzinzili [Réédition La Table Ronde // 2017]
net: http://www.editionslatableronde.fr/
©Illustration : Edith Carron
net: http://edithcarron.net/

Fulgurance (9)… Régis Messac

Les_Idiots

« Où est le bonheur?
Dans l’accord avec son milieu.
Si nous vivons parmi les Crétins,
soyons crétins. »

©Image : tirée du film « Les Idiots » [Lars Von Trier // 1998]