L’agenda des mots : « Darabi Rue Enghelab, La révolution par les livres. Iran 1979-1983 » [01 mars 2019 au 09 juin 2019 au FOMU/Antwerpen]

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À l’occasion du 40e anniversaire de la révolution iranienne, FOMU présente le projet de l’artiste Hannah Darabi (IR, 1981) autour de sa collection de livres photographiques et politiques. Publiés en Iran entre 1979 et 1983, courte période de relative liberté d’expression correspondant à la fin du régime du Shah et aux débuts du gouvernement islamique, ces livres témoignent d’une ébullition politique intense et du vent nouveau soufflant sur la photographie iranienne.

Plus d’infos : https://www.fotomuseum.be/fr/expositions/Hannah_Darabi.html

 

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Paul Nizan – Le cheval de Troie (Extraits) [1935]

revue VU numéro 152 (1931)

Villefranche avait des toits de tuile, des clochers, des cheminées de brique qui respiraient encore dans le ciel pur ; elle était serrée et granuleuse comme un de ces massifs de corail qu’on aperçoit au fond d’une mer ; elle avait grandi comme une colonie de zoophytes, chacun de ses habitants, de ses propriétaires laissait après sa mort sa coquille, l’alvéole minéral blanc et rose qu’il avait mis sa vie à sécréter.

Presque toutes les villes sont des fabrications de l’histoire. Leurs habitants sont installés sur une montagne d’histoire et ils font des gestes dont elle leur a légué presque tous les modèles. Mais les cités ouvrières sont des planètes tombées du ciel avec une nouvelle discipline et des mœurs que n’ont pas les villes de la terre. Les hommes y arrivent comme dans des villages de nomades en Asie. On pourrait les déplacer, les faire glisser du sud au nord, ce seraient les mêmes avenues, les mêmes casernes, sans passé, sans avenir. Les hommes y sont perdus dans un réseau de querelles, d’espionnages. Ils étouffent sous l’oppression. Les employés de la mairie, les espions des usines viennent y faire des enquêtes. Il faut des ruses pur y entrer, des ruses pour s’y maintenir. Il y a des règlements affichés comme dans les grands quartiers réservés qu’on bâtit dans les pays coloniaux ; les règlements pendent aux murs des bâtiments que désignent des lettres noires peintes sur les perrons éventés. Il n’y a rien de plus effrayant qu’un enterrement dans les cités.
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Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait (Extraits) [2016]

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Angela ne se redressa pas. Elle écoutait les paroles de Fulvio, questionnait, échangeait des lieux, des dates. Soudain, elle explosa en sanglots, rattrapée par une lame de chagrin qui lui ouvrait le torse et l’estomac, lui cisaillait le cerveau. Puis elle pleura à petits cris, des cris de rage lorsque la douleur devenait à nouveau insupportable. A travers les branchages, portant dans sa voix une douceur qui semblait infinie, Fulvio lui raconta à mi-voix l’histoire de leur ami commun aujourd’hui disparu. Lorsqu’ils sont murmurés, les mots espagnols chantent comme une eau de source, à laquelle s’ajoutait ce soir-là l’écho d’une fontaine de sanglots nés du torrent d’une haute montagne de peine. Quelques mots scintillaient dans cette vasque de chagrin, reconstituant derrière le rideau de larmes l’image liquide et trouble d’un homme jeune encore, beau, emprisonné à la prison central de Bogotá, puis torturé, longuement torturé.

– Mais vous êtes en paix, en Europe. Pourris de paix même. Non? Depuis quand la population belge n’a-t-elle plus pris les armes? Je ne vous parle pas des militaires de carrière, je vous parle des civils. Ceux qui, comme nous, se sont levés pour défendre leur ferme, leur village. Les derniers à s’en souvenir doivent être morts à l’heure actuelle, non? C’est celea que j’appelle « pourris de paix ». Vous ne savez même plus ce que cette paix a coûté.

– Mais tu n’as jamais eu de fille! Parce que tu n’as jamais envisagé de mettre en péril la guérilla pour avoir des enfants. Voila la vérité. Parce que la guerre dispense les types comme toi de paternité, et que cela les empêche de vieillir. Alors, ne viens pas nous vanter le charme des vies paisibles. Nous non plus, nous ne voulons pas vieillir…

– Retiens ceci, Blanco, avait dit Eduardo. Tu ne devrais jamais manger davantage à chaque repas que le volume de ton poing serré. Cela t’aidera à rester toi-même aussi serré, aussi noueux que ce point…
Théo avait observé la densité du poing que lui montrait Eduardo.
– Et pour les intellectuels, c’est une bonne leçon. Cela leur rappelle aussi qu’ils ne méritent parfois pas davantage de nourriture que la masse de leurs petits poings délicats.

C’était une nuit de poudre noire, parsemée des taches de soufre et de salpêtre des étoiles, une nuit de nouvelle lune qui ne demandait qu’à s’embrasser. L’eau glacée de la rivière entra à seaux à l’intérieur des bottes de Théo et lui inonda les chevilles, saisissant l’interstice des orteils avant de se chauffer pour ne plus former qu’un jus déplaisant dans lequel le pied se perdait.

A mesure qu’il s’habituait à la pénombre, Théo reconnut la robe brune des soeurs clarisses. Elle s’appelait Alba, comme l’aube qui se levait sur le village, mais cinq longue minutes lui furent nécessaires pour comprendre ce que ce visage avait d’exceptionnellement attrayant. En parlant aux assaillants, même à mi-voix, la religieuse semblait accompagner chacun de ses mots d’un torrent de vie sauvage que contredisait la rigueur de l’habit.

La mort s’invitait dans la discussion en images grivoises et mots d’argot, comme une pulsion de vulgarité nécessaire à l’enterrement des peurs, à l’exorcisme de l’effroi. Un peu de boue pour maquiller le péché. Les mots sordides glissaient au-dessus de Théo et, sur le moment, il crut qu’il ne les retiendrait pas, au pire qu’il s’en rappellerait comme d’une curiosité sémantique. Mais ces mots étaient un crachat au ciel, toute la noblesse de l’homme et des ces combats en était profanée. La perception de qu’avait Théo d’un corps sans vie en fut à jamais dégradée.

Sa révolte s’estompait que pour laisser monter une douleur complexe et infinie, un long enfer de désespérance intérieure où il s’enfonça comme les autres sans possibilité de retour, sans larmes ni cris, saoul de douleur mais avec la froide détermination d’une mère prête à donner la vie et qui sait qu’il est trop tard, bien trop tard pour reporter l’épreuve engagée par le corps. L’esprit se déconnecte alors pour éviter qu’une rage inutile vienne s’ajouter aux supplices du corps.

Nous prendrions tous le temps qu’il faut pour être heureux. Mais je ne veux pas de ton Europe. Trop grise, trop triste pour moi. Je pourrais me faire à la pluie, au confort scandaleux, aux complexités de votre vie et même aux séries télés scandinaves, mais pas à la morosité permanente, à l’absence de sourires. L’Europe est gavée de luxe et, sous le coup de l’indigestion, elle tire la gueule. Votre seul problème est que vous ne croyez plus dans le futur.

©Livre : Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait [Editions Luce Wilquin // 2016]
©Image : Keisuke Yamamoto

La désobéissance civique est une condition sine qua non de la démocratie

10942609_10205369660988452_249510768735361149_nMais ce qui nous rend humain c’est le sens de la responsabilité. Malgré les conséquences que cela entraîne, nous avons tous la possibilité (sans besoin de demander la permission à quiconque) de refuser d’obéir aux lois qui heurtent nos consciences, nos corps et notre dignité. Là est le cœur du problème, il s’agit de responsabilité, de nous rendre responsables. Pour moi, cette désobéissance civique est une action d’auto-responsabilité, de refus de déléguer.

Nous savons tous que seuls les esclaves obéissent, les autres consentent. Bien entendu, nous ne pouvons pas demander à nos oppresseurs de nous accorder la liberté ce qui, au-delà d’être naïf, est antithétique. Ainsi quand la justice est détournée par des tyrans, il faut réagir par la désobéisance. Désobéir signifie ne pas être complice et c’est pourquoi je pense qu’il est important d’aborder la désobéissance civique comme l’un des rares mécanismes informels de participation civique dans un contexte de prise de décision privé de canaux participatifs.

Bien que les pouvoirs en place le nient, nous savons que la désobéissance civique est une condition sine qua non de la démocratie. Comme le déclare le philosophe Habermas, cette forme de dissidence est un signe que la démocratie est en passe d’atteindre sa maturité. Il n’y a pas d’obligations suprêmes. Le citoyen, en transcendant sa condition silencieuse et soumise, reprend son rôle d’examinateur de réglementations et questionne en permanence les décisions politiques, légales et juridiques. En résumé, je crois que de nos jours désobéir est un devoir,, car lorsque nous obéissons à la loi, nous désobéissons à la justice. Le problème de notre société n’est pas la désobéissance, c’est l’obéissance civique.

© Nuria Güell [MCD #76 // Leçon de désobéissance fiscale avec Nuria Güell]

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