Correspondance Roger Ducasse à son ami André Lambinet (extrait)

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« Ecoutez bien ce subtil raisonnement. Pour apprendre l’harmonie, il faut être musicien de nature prodigieusement. Résultat de l’opération : l’’harmonie enraie vos dons et vous dessèche à jamais. Pour apprendre le contrepoint, inutile d’être doué ; il faut penser et réfléchir. Peu à peu, la pensée s’habitue au langage où on l’a soumise (je parle comme au XVIIe ). Elle voit, elle entend, elle est désabusée. Le contrepoint redresse, féconde le plus petit don et vous ouvre les portes du temples. Alors qu’arrive-t-il ? Au lieu d’assises harmoniques, solides peut-être, mais massives, devant vous, s’entrouvre la cathédrale. Les voix partent du sol comme les colonnes ; elles fleurissent de dessins, de retards, de broderies, au niveau des chapiteaux. Elles montent, et très haut, se croisent, se joignent comme des arcs-boutants gothiques. Rien ne les arrête : elles traversent la voûte, et sans rien perdre de leur moi, elles s’unissent toutes dans le sentiment calme de l’accord parfait, sur lequel elles reposent comme nos yeux, après avoir suivi les colonnettes jusqu’à leur cime, reviennent reposée, vers le sol. » [22 mars 1902]

©Livre : Roger Ducasse – Lettre à son ami André Lambinet [Mardaga // 2001]
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Correspondance Roger Ducasse à son ami André Lambinet (extrait)

Art_de_la_fugue1Ecoutez bien ce subtil raisonnement. Pour apprendre l’harmonie, il faut être musicien de nature prodigieusement. Résultat de l’opération : l’’harmonie enraie vos dons et vous dessèche à jamais. Pour apprendre le contrepoint, inutile d’être doué ; il faut penser et réfléchir. Peu à peu, la pensée s’habitue au langage où on l’a soumise (je parle comme au XVIIe ). Elle voit, elle entend, elle est désabusée. Le contrepoint redresse, féconde le plus petit don et vous ouvre les portes du temples. Alors qu’arrive-t-il ? Au lieu d’assises harmoniques, solides peut-être, mais massives, devant vous, s’entrouvre la cathédrale. Les voix partent du sol comme les colonnes ; elles fleurissent de dessins, de retards, de broderies, au niveau des chapiteaux. Elles montent, et très haut, se croisent, se joignent comme des arcs-boutants gothiques. Rien ne les arrête : elles traversent la voûte, et sans rien perdre de leur moi, elles s’unissent toutes dans le sentiment calme de l’accord parfait, sur lequel elles reposent comme nos yeux, après avoir suivi les colonnettes jusqu’à leur cime, reviennent reposée, vers le sol. [22 mars 1902 ]