Jacques De Decker – Fitness / comédie solo (Extrait) [1994]

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Des fois je me dis qu’on n’est qu’une tripe.
Une tripe à la mode de Caen.
Avec plein de choses à l’intérieur, bourrées à la hâte, dans une espèce de gaine de peau?
Un sac de peau, en somme, avec tout un attirail à l’intérieur.
Sans la peau, ça se rependrait partout, ça ferait désordre. Dur, dur! heureusement elle y veille, la peau, à envelopper tout ça, à empêcher la dispersion des troupes.
C’est pour ça qu’on l’aime, qu’on la câline, qu’on la caresse. C’est la moindre des choses.
D’autant qu’elle nous le rend bien. La peau, ça se donne sans compter.
Voyez les femmes enceintes: avec la même pièce de peau, elles protègent leur locataire, son casse-croûte et ses effets personnels? C’est qu’il vient de nulle par, mais qu’il ne voyage pas sans bagages!
La peau, c’est la générosité même. A certains endroits, il suffit qu’elle soit touchée pour que les frissons nous parcourent.
Ailleurs elle est chatouilleuse. Parfois, elle se grumelle comme une chair de poule.
La peau reçoit tout, la gifle et le baiser, la bourrasque et la canicule.
Elle se dore au soleil ou se crispe sous le froid.
Elle est toujours la première à nous informer d’une sympathie. Deux mains se serrent, et elles en disent long à leurs maîtres sur celui ou celle à qui ils ont affaire.
Un simple contact de peaux et deux vies n’en font plus qu’une.
Une question de chaleur, de toucher, de consistance, de répondant.
Une peau en dit plus à l’autre que leurs propriétaires ne pourraient s’en conter.
Cela se passe de mots, de commentaires, des peaux se parlent, et le reste est silence.
Mais il n’y a pas qu’elles.
Quand deux peaux s’aiment, les corps ne sont plus que d’immenses mains qui s’étreignent.
Un bras est un doigt, un torse une paume. Et les mains font office de bouts de doigts infiniment sensibles, éclaireurs téméraires au pays de l’autre.
Et les lèvres, ourlées d’une peau plus savante encore, vont, souveraines, distillant le plaisir à petits coups, bondissants et mouillés, comme de jeunes chiots qui viennent de surgir des vagues.
Pour mieux s’entendre confier leurs secrets, les corps se mettent tout entier à l’écoute.
Rien ne leur est impossible dans ces ajustements qui viens à abolir ces parois qui nous rassemblent.
L’amour, c’est le rêve de l’abolition des peaux par le pouvoir de ces peaux elles-mêmes.
Et c’est comme si les contenant se vidaient, que les peaux n’étaient plus qu’elles-mêmes, mises à plat, collées pore à pore l’une à l’autre, se gorgeant de tout ce que l’autre sécrète, mêlant leurs huiles, leurs parfums, leurs chaleurs.
L’on est tellement soi que l’on croit ne plus s’appartenir, l’on est tellement livré que l’on est délivré comme jamais.
Que sont ces millimètres imperceptibles qui font toute la différence, qui font que nous sommes nous et certainement pas l’autre, que l’autre est autre et certainement pas nous?
Et en même temps, que tout communique?
Au point que l’on se sent comme électrisés et que des ondes nous traversent, gagnent l’autre et nous reviennent. Car la peau fait obstacle à tout, sauf à l’essentiel.

©Livre : Jacques De Decker – Fitness / comédie-solo [Editions de l’ambedui // 1994]
©Illustration : Roland Breucker (tirée du livre précité)
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