Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

900_Pawel-Kuczynski_10626873_923524431009470_2323986266373455425_n

Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski
Publicités