Ernest Delève – Insomnie

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La nuit parfois il s’éveille
tout bas l’appelle un poème
qui ne parvient pas à dormir
Dans son oreille il sent l’haleine
qui pour savoir s’il dort soupire
très fort pour l’éveiller s’il dort
et il voit s’ouvrir un sourire
comme une entaille lumineuse
dans un fruit juteux que l’on mord

Je dors dit-il je dors

Mais il ne peut se rendormir

Il se lève et le son de la nuit le surprend
des voix très haut très graves passent
certaines nuits on entend en sourdine des hymnes
de joie qui s’enfle et devient surhumaine
c’est l’homme éperdument qui chante
d’être homme éperdument sans bornes
depuis que la misère le traîne
devant tous les malheurs pour le faire abjurer
mais il rit quand on bénit ses chaînes
il jure et il chante à tue-tête

il chante à tout casser

Il chante à renverser les cierges
à casser les reins de plâtre du christ
à casser les vitraux et les vierges
à casser la voix du curé
à tuer les nonnettes

Il chante à tout casser
à faire sonner la tocsin
tant que les cloches se décrochent
à faire vibrer le béton des prisons
trembler les guichets des banques
à faire tomber l’aumône des mains du riche
à faire tomber les armes des gendarmes
à faire crouler le ciel
devant chaque maison dans chaque poubelle
Chantez avec lui vous qui l’entendez
chantez de tout votre souffle
Sinon tombez avec tout ce qui tombe
ou restez accroché comme un vieux calendrier
au mur moisi d’une maison
en démolition
©Livre : Ernest Delève – Poèmes inédits [Le Taillis Pré // 2003]
©Photographie : Harold Burdekin [London by night 1930]
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