A propos de…(3): Un concert du label SAULE (Par Sing Sing)

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hier soir, à l’espace en cours, devant une audience aussi recueillie que gaiement électrifié, a eu lieu quelque chose comme l’avènement du SAULE, cette hydre chantante à X têtes et mille bras. en deux concerts Philippe Crab et Léonore Boulanger ont clairement montré de quel bois merveilleux ils se chauffaient. le premier inventant de savants patois et cherchant par une musique folle comme le monde à retranscrite l’arithmétique même du vivant. on pensait à un david grubbs décongelé, un red krayola rural, un rabelais chantant. c’était épiphanies en jeu de fléchettes empoisonnées, c’était science des rivières, livre d’heures et grimoire nerveux. à ses côtés, Borja Flames et Marion Cousin, boites à musiques humaines et détraquées, tenaient les ficelles d’arrangements saugrenus, égayants, colorés, brouillant encore un peu plus les pistes de chansons déjà foudroyantes d’énigmes phénoménales. la seconde, avec un Jean-Daniel Botta atomisant à la guitare tout ce qu’on sait du jazz, de la ritournelle rocanrol, des musiques dites classiques et contemporaine, et Laurent Sériès aux percussions extra-terrestres, se laissant tirer par ce cerceau d’enfant qui est son répertoire sauvage. parce qu’il est bien question d’enfance dans ces chansons à la diable. pas de cette enfance qu’on imite avec des gestes d’adulte, mais bel et bien celle qui invente chacun de ses gestes avec une stupeur de chaque instant, s’étonnant soi-même d’apprendre à compter, à lire et que les coups de soleil font mal. ces deux concerts avaient la grâce malhabile, l’allant, la folle allure des vrais grands moments, avec une virtuosité qui saute à pieds joints sur elle-même, un tohu bohu d’idées, de forces naïves et d’imagination. j’étais content de voir ça, vous l’aurez compris.

©Texte : Sing Sing
net: http://www.lesaule.fr/

Interview (3) Sing Sing (Arlt) – Extraits d’interview

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Thomas a complètement inversé son rapport habituel, par exemple en divisant sa frappe herculéenne en une multitude de polyrythmies naines qui fourmillent dans le fond du bordel, dans une espèce d’arrière-monde de la chanson. De temps en temps, plutôt que fondre comme un aigle et s’abattre sur nous, il intoxique les chansons depuis leurs sous-sols en y ouvrant des caisses de termites radioactives. D’autres fois, il suggère un orchestre à corde avec un orgue à bouche souffreteux dans le lointain. D’autres fois encore, il répond au banjo aux phrases des guitares, comme si on se passait la balle les uns les autres. Il varie ses volumes, ses intensités, se démultiplie. Mocke, avec son jeu supra-déployé, harmoniquement pas mal riche, forme avec Thomas une sorte de réduction d’orchestre. Avec trois fois rien (des guitares, un concertina, un banjo, des perdus de fortunes, et puis les contrepoints vocaux d’Eloïse, on croirait entendre des faux violons, des cuivres, des bois, mais qui sonneraient très étrangement). Ce qui donne cette impression de cohérence, je pense que c’est la disposition de chacun dans l’espace, la production très pointilleuse d’Adrian Riffo, et, mais ce fut une surprise, que les chansons se soient mises à rimer les unes avec les autres et former un tout, une narration mystérieuse et secrète.

Jouer une note c’est aussi remplir le silence suivant de l’écho de cette note, de l’ombre portée de cette note, de la mémoire de cette note. Jouer de la musique c’est aussi renseigner l’auditeur sur la qualité du silence, qui se révèle comme à l’encre sympathique. Jouer de la musique, c’est peut-être moins remplir le silence qu’essayer de le sculpter.

Leur enfance, on n’a pas eu d’autre choix que de la saisir telle quelle, avec sa joie pleine, ses coups de blues terribles, ses moments de trouille et d’angoisses, sa cruauté, sa brutalité, sa tendresse et ses turbulences. Tu leur apportes ta propre matière et tu les laisses se l’approprier, te la rendre modifiée par eux. L’enfance chez Arlt était tout de même assez théorique avant l’apparition de ces gosses. D’ailleurs eux, ils ne débarquent pas pour te parler d’enfance, hein, ils s’en foutent de l’enfance, tu peux pas te servir d’eux pour idéaliser le sujet. Ils ne se considèrent pas comme des mômes eux. C’est pourquoi on les a soumis aux bestiaires, au masque, au fantastique. Leur enfance y a surgi naturellement, je veux dire les restes d’enfance encore brûlants dans l’adolescence qui vient. Mais ce qu’ils voulaient c’était écrire de la poésie, chanter, jouer, pas parler de l’enfance.

Si tu viens pour parler de l’enfance avec des gosses du haut de l’idée que toi tu t’en fais, tu finis avec un machin mièvre, des petits singes apprivoisés. Tu viens pour reformer les enfants perdus de Peter Pan et tu finis avec les petits chanteurs à la croix de bois. Des enfants qui singent l’enfance. Là, on est contents parce que je crois qu’on en entend pas mal des impuretés, des torsions, la mue, jusque dans les déraillements des voix. Il y a du déséquilibre, une ferveur sans inhibition, une certaine maladresse mais aussi une très grande musicalité, un vrai sens instinctif du rythme, de la mélodie, du phrasé, de la langue.

©Texte : Interview de Sing Sing (Arlt) par Alexandre Galand pour le site « Les Maîtres Fous » (2016)
Net : L’interview complète
©Image : Marco d’Amico et Laura Ioro – Le coeur de l’ombre [Dargaud // 2016]