À propos de…(12) Identité (poème d’Achille Chavée) (Par Robert Delieu)

BELGIUM. Brussels. 1982

 Achille Chavée – Identité

J’étais à ce moment-là au Centre Dramatique de Wallonie et nous avions créé à Binche « La mise à mort » de Gérard Prévost. Après le spectacle, nous sommes rendus dans une friture (nous étions avec quelques copains… Béchet… Prévost était là). Et puis Chavée s’est amené, un peu éméché, il est venu me trouver et m’a dit : «  Delieu, je viens d’écrire un merveilleux poème, tu vas me le lire, je ne sais pas ce qu’il donne ». Il sortit de sa poche une feuille crasseuse, du « papier de beurre »… il y avait griffonné « Identité » en entier, tout le poème. Il était très bouillant, il m’a dit « Allez, lis-moi ce poème, tout de suite, vas-y fonce ». Et puis dans cette friture on a assisté à une chose incroyable…

Imaginez la petite friture binchoise, avec des clients qui se demandaient ce qui se passait. On a assisté à une chose incroyable : voir le poète Chavée qui était là, à côté de Gérard Prévost, de Béchet, des amis qui étaient là, des comédiens, les clients de la friture… tout ce monde s’est tu pendant cinq à six minutes pour écouter ce poème.

Là… là, il s’est passé quelque chose

Robert Delieu, cité dans « Achille Chavée, poète de l’immanence (Arezki Mokrane / 1972)
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Julien Torma – Euphorismes (Extraits) [1926]

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« Il récitent chaque jour leur leçon de -moi- »

« – Faire sa vie -? Ils entendent par là – gagner (?) sa vie – toute la journée et réserver deux heures pour rêver ce qu’elle pourrait être. Les descentes de lit glissent sous leurs pieds nus et se cachent dès qu’ils sont chaussés. Nostalgie des voyages, des quatre-cents coups. Un de plus pour casser les vitres de leur aquarium? Pa si bêtes. Congratulations qui les retiennent de forcer les serrures. Il leur suffit d’être voyeurs. C’est une core un moyen de rester en place. »

« Ils deviennent fous, mais ils restent con. »

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René Magritte – L’amentalisme

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Nous choisissons pour cela le mot qualificatif : – Amentalisme- qui aura l’avantage, croyons-nous, de rappeler chaque fois qu’il sera prononcé que l’ère des maniaques philosophes agonise.
L’Amentaliste est celui qui préfère le plaisir à l’intelligence et pour qui l’intelligence n’a de valeur que dans la mesure où elle peut servir à augmenter et provoquer le plaisir.
L’Amentaliste est celui pour qui la distinction entre le mental et l’ammental est déjà une cause de plaisir, car cette distinction est un baume qui le libère d’une foule de poids morts.
L’Amentaliste est celui pour qui la notion d’isolement de son univers mental est un soleil qui éclaire et rend plus vif chacun de ses plaisirs, même les moindres.
René Magritte – Manifeste de l’Amentalisme-
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Revue Littéraire : Le Soupirail #1 (Edito) [Février 1928]

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(Edito du premier numéro de la revue littéraire « Le Soupirail » fondée par Jean Glineur)

L’esthétique dite moderne dont certaines personnes se nourrissent à l’aveugle ou par snobisme ne nous touche pas. Nous nous moquons de l’esthétique dite moderne, de ce qu’elle a de brutal ou d’irritant. Elle revêt d’ailleurs des formes excessivement nombreuses, et bien malin qui pourrait nous en dresser une nomenclature complète. Il faut reconnaître que ce qui vivait hier est déjà mort aujourd’hui.

Sans doute, les mots de futurisme, de cubisme, de dadaïsme, de surréalisme, et que sais-je encore, sont des étiquettes commodes; mais jusqu’où va leur valeur, la précision de leur indication?

Et puis l’absolutisme de ces théories, l’étroitesse de leurs vues, souvent justes, sous un certain rapport, leur manque d’universalité nous les font, comme telles, rejeter en bloc.
Mais s’il s’agit de reconnaître leurs bienfaits, s’il s’agit de reconnaître la qualité de leur influence, de reconnaître la puissance d’un Marinetti, la profondeur et la richesse poétiques d’un Max Jacob, d’un Reverdy, d’un Jean Cocteau, l’incontestable talent d’un Aragon, d’un Breton, d’un Eluard, nous sommes tout disposés à le faire, et avec joie…

Nous sommes peu sensibles à l’esprit de ces chapelles. Nous le sommes plus à l’égard de celui des hommes. Et nous le sommes tout à fait à l’égard de leurs œuvres. C’est là que nous jugeons les auteurs dits modernes, et non dans leurs manifestes, si ingénieux soient-ils.

©Dessin : Francis Picabia

Robert Desnos – Rrose Sélavy (Extraits)[1922 – 1923]

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1. Dans un temple en stuc de pomme le pasteur distillait le suc des psaumes.

5. Je vous aime, ô beaux hommes vêtus d’opossum.

20. Pourquoi votre incarnat est-il si terne, petite fille, dans cet internat où votre oeil se cerna?

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Achille Chavée – Le grand cardiaque (Extrait) [1969]

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Elle hésite à se poser sur mon épaule ainsi que sur branche de son passé.

Elle hésite à se poser entre mes mains que je dispose en forme de nid de coupe rituelle

Elle choisit enfin de se blottir dans l’ombre de mon cœur, dans ma poitrine de communion dispersée aux quatre vents de l’incommunicable

C’est ainsi que je fus excommunié dans une vie antérieure, à l’époque Ming, au cours de l’une de mes réincarnations.

Et voilà que le poète Louis Scutenaire sort d’un vieux tiroir et me déclare: Achille tu as plus de souvenirs que si tu avais Milan

Je suis confus Je luis souris Je lui tends une main fraternelle

L’aube se lève

TOUR D’HORIZON

Un confetti sur un écueil
un nécromant dans un cercueil
un dromadaire portant le deuil

Un spirochète dans l’artère
un aléa dans le mystère
un autochtone sur ses terres

Une gondole sur un canal
un électron phénoménal
un cri d’oiseau qui me fait mal

Un galopin qui se mutine
un adjudant dans ses sardines
un grand amour qui se débine

Un léopard dans son manteau
un poil de cul sous les ciseaux
un évéché dans le ruisseau

Un aristo à la lanterne
un vieux grognard en sa giberne
un horoscope à la citerne

Un nom pour le calendrier
l’orage dans un encrier
la chute dans un cendrier

Un enfant nu sur une plage
une âme ratant un virage
l’éternité aux seins volages

PEUT-ETRE BIEN

Que ce soit aux frontière indécises et douloureuses
de la banlieue
ou dans le cœur meurtri d’une grande cité
j’aime les palissades tristes
que chaque fois je longe
avec une très étrange angoisse
comme si derrière ces planches de bois pauvre
s’accomplissait toujours quelque mystère

Je crois me souvenir aussi que je suis né
dans un grand terrain vague
palissadé
et c’est peut-être la raison
que de très ancienne mémoire
je me découvre en lui
ému d’être un enfant trouvé
un enfant recueilli dans la rosée
par des mains de miséricorde
par un ange égaré
dans un geste perdu du grand incontrôlable

©Texte : Achille Chavée – Le grand cardiaque [Le Daily Bul // 1969]
net: http://www.dailybulandco.be/
©Photographie : Tessa Angus
net: http://www.tessaangus.com
©Oeuvre : Polly Morgan
net: http://pollymorgan.co.uk/

Frida Kahlo – De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont…

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Lettre de Frida KAHLO à Nickolas Muray

« Mon adorable Nick, mon enfant,

Je t’écris depuis mon lit d’Hôpital américain. […]

En plus de cette maudite maladie, je n’ai vraiment pas eu de chance depuis que je suis ici. D’abord, l’exposition est un sacré bazar. Quand je suis arrivée, les tableaux étaient encore à la douane, parce que ce fils de pute de Breton n’avait pas pris la peine de les en sortir. Il n’a jamais reçu les photos que tu lui as envoyées il y a des lustres, ou du moins c’est ce qu’il prétend ; la galerie à lui. Bref, j’ai dû attendre des jours et des jours comme une idiote, jusqu’à ce que je fasse la connaissance de Marcel Duchamp (un peintre merveilleux), le seul qui ait les pieds sur terre parmi ce tas de fils de pute lunatiques et tarés que sont les surréalistes. Lui, il a tout de suite récupéré mes tableaux et essayé de trouver une galerie. Finalement, une galerie qui s’appelle « Pierre Colle » a accepté cette maudite exposition. Et voilà que maintenant Breton veut exposer, à côté de mes tableaux, quatorze portraits du XIXe siècle (mexicains), ainsi que trente-deux photos d’Alvarez Bravo et plein d’objets populaires qu’il a achetés sur les marchés du Mexique, un bric-à-brac de vieilleries, qu’est-ce que tu dis de ça ? La galerie est censée être prête pour le 15 mars. Sauf qu’il faut restaurer les quatorze huiles du XIXe et cette maudite restauration va prendre tout un mois. J’ai dû prêter à Breton 200 biffetons (dollars) pour la restauration, parce qu’il n’a pas un sou. (J’ai envoyé un télégramme à Diego pour lui décrire la situation et je lui ai annoncé que j’avais prêté cette somme à Breton. Ça l’a mis en rage, mais ce qui est fait est fait et je ne peux pas revenir en arrière.) J’ai encore de quoi rester ici jusqu’à début mars, donc je ne m’inquiète pas trop.

Bon il y a quelques jours, une fois que tout était plus ou moins réglé, comme je te l’ai expliqué, j’ai appris par Breton que l’associé de Pierre Colle, un vieux bâtard et fils de pute, avait vu mes tableaux et considéré qu’il ne pourrait en exposer que deux parce que les autres sont trop « choquants » pour le public !! J’aurais voulu tuer ce gars et le bouffer ensuite, mais je suis tellement malade et fatiguée de toute cette affaire que j’ai décidé de toute envoyer au diable et de me tirer de ce foutu Paris avant de perdre la boule. Tu n’as pas idée du genre de salauds que sont ces gens. Ils me donnent envie de vomir. Je ne peux plus supporter ces maudits « intellectuels » de mes deux. C’est vraiment au-dessus de mes forces. Je préférerais m’asseoir par terre pour vendre des tortillas au marché de Toluca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’« artistes » parisiens. Ils passent des heures à réchauffer leurs précieuses fesses aux tables des « cafés », parlent sans discontinuité de la « culture », de l’ « art », de la « révolution » et ainsi de suite, en se prenant pour les dieux du monde, en rêvant de choses plus absurdes les unes que les autres et en infectant l’atmosphère avec des théories et encore des théories qui ne deviennent jamais réalité.

Le lendemain matin, ils n’ont rien à manger à la maison vu que pas un seul d’entre eux ne travaille. Ils vivent comme des parasites, aux crochets d’un tas de vieilles peaux pleines aux as qui admirent le « génie » de ces « artistes ». De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont. Je ne vous ai jamais vu, ni Diego ni toi, gaspiller votre temps en commérages idiots et en discussions « intellectuelles » ; voilà pourquoi vous êtes des hommes, des vrais, et pas des « artistes » à la noix. Bordel ! Ça valait le coup de venir, rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens — ces bons à rien sont la cause de tous les Hitler et les Mussolini. Je te parie que je vais haïr cet endroit et ses habitants pendant le restant de mes jours. Il y a quelque chose de tellement faux et irréel chez eux que ça me rend dingue.

Tout ce que j’espère, c’est guérir au plus vite et ficher le camp.

Mon billet est encore valable longtemps, mais j’ai quand même réservé une place sur l’Isle-de-France pour le 8 mars. J’espère pouvoir embarquer sur ce bateau. Quoi qu’il arrive, je ne resterai pas au-delà du 15 mars. Au diable l’exposition et ce pays à la noix. Je veux être avec toi. Tout me manque, chacun des mouvements de ton être, ta voix, tes yeux, ta jolie bouche, ton rire si clair et sincère, TOI. Je t’aime mon Nick. Je suis si heureuse de penser que je t’aime — de penser que tu m’attends — et que tu m’aimes.

Mon chéri, embrasse Mam de ma part. Je ne l’oublie surtout pas. Embrasse aussi Aria et Lea. Et pour toi, mon cœur plein de tendresse et de caresses, un baiser tout spécialement dans ton cou… »

©Texte: http://www.deslettres.fr/lettre-de-frida-kahlo-a-nickolas-muray-tas-de-fils-de-pute-surrealistes/
©Image: Frida Kahlo [Sin esperanza]

Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché (Extrait) [2005]

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Certaines lettres offrent des passages où le langage umore apparaît dans toute sa force et sa démesure. C’est un langage de distorsion : les mots ont l’apparence des montres molles de Dali. La réalité dégouline, engourdie, hagarde et les images fondent dans un palais de glaces déformantes. Les objets, les sentiments tout comme les gens semblent chacun de leur côté grouiller d’une vie personnelle, insignifiante et absurde. Toujours ces « choses vivantes », cette réalité organique qui rampe le long des jambes de Jack  et pénétré par ses yeux, son nez, ses oreilles, pour regagner son cerveau hypersensible :

« Il fait bien brûlant, bien poussiéreux, et suant – mais que voulez-vous, ce doit être exprès – Les files dodelinantes des grands camions automobiles secouent la sécheresse et saupoudrent d’acide le soleil – […] – Tout de même du culot d’obus les lilas blancs qui suent et s’affalent de vielles voluptés solitaires m’ennuient beaucoup – des fleuristes estivales d’asphalte où des tuyaux d’arrosage pulvérisent les endimanchements – »

©Livre : Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché [Editions Grasset // 2005]

Marcel Havrenne

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« Il neigeait si fort que les boulangers et les ramoneurs ne pouvaient plus se reconnaitre; chaque maison avait un étage de plus, où personne n’habitait. »

« Bonne comme le pain, mais pas trop de miette. »

« Voici l’aurore: la nuit tombe sur la Chine. »

« Quand on n’a plus que sa main pour cache-sexe, il faut préférer l’impudeur. »

« Qui aime bien châtre bien. »

« Lire les autres pour soi, mais se relire en pensant aux autres. »

« Le cris aigre du paon contrefait la roue qui grince. »

« Là où l’oiseau s’est posé, il y aura bien assez de place pour une pensée. »

Philippe Soupault – Georgia

117276473897481Je ne dors pas Georgia
Je lance des flèches dans la nuit Georgia
j’attends Georgia
Le feu est comme la neige Georgia
La nuit est ma voisine Georgia J’écoute les bruits tous sans exception Georgia
je vois la fumée qui monte et qui fuit Georgia
je marche à pas de loup dans l’ombre Georgia
je cours voici la rue les faubourgs Georgia
Voici une ville qui est la même
et que je ne connais pas Georgia
je me hâte voici le vent Georgia
et le froid et le silence et la peur Georgia
je fuis Georgia
je cours Georgia
Les nuages sont bas il vont tomber Georgia
j’étends les bras Georgia
je ne ferme pas les yeux Georgia
j’appelle Georgia
je t’appelle Georgia
Est-ce que tu viendras Georgia
bientôt Georgia
Georgia Georgia Georgia
Georgia
je ne dors pas Georgia
je t’attends Georgia

Philippe Soupault, 1926

Image : Philippe Soupault – Dessin automatique

Fulgurance (1) : Marcel Havrenne

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« Dans le langage ordinaire des hommes, les mots sont à peine prononcés – à peine entendus – qu’ils s’évanouissent ; ils ne reprendront tous leurs sens que dans les dictionnaires, les poèmes et les rêves. »