Russel Jacoby – Les ressorts de la violence (Extraits) [2014]

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(Extrait de la préface écrite par Jean-Claude Guillebaud)

« S’il y a une solution démocratique à la violence, elle est dans la négociation entre la liberté de chacun et la cohésion du groupe »

Dans le discours dominant, la violence est solennellement dénoncée. Or, dans le même temps, très paradoxalement, nous continuons de tenir des discours empreints de relativisme qui exaltent les droits inaliénable de l’individu désaffilié de toute appartenance, discipline et devoir. Nous demeurons, en somme, dans une culture de la transgression . Or, ces évocations libertaires sont autant de portes entrouvertes à la violence. Exalter l’individu, ou, comme le dit le juriste Pierre Legendre, la « souveraineté du fantasme », c’est accepter que le –nous- de la communauté se disloque au profit d’un –je- souverain. Ce qui tient une collectivité rassemblée, ce sont des représentations collectives et des normes partagées. Sans ce lien minimal, la société en revient à la lutte de tous contre tous. Le risque est alors de ne plus voir subsister comme dernier lien social que le code pénal.
Dans l’avenir, le problème central sera de reformuler le concept de limite, c’est-à-dire d’interdit, sans retomber dans le moralisme autoritaire de jadis. S’il y a une solution démocratique à la violence, elle est dans la reprise infatigable, inlassable, de la négociation entre la liberté de chacun et la cohésion du groupe, entre l’autonomie et le lien, entre la limite et la transgression.

(extrait du livre)

La notion de similitude et le malaise qu’elle suscite vont à l’encontre de notre interprétation habituelle des conflits mondiaux. Nous aimons croire que les hostilités sont liées à de profonds antagonismes sur la manière de vivre en société. Un peu comme si considérer que nos divisions sont dues à des différences d’échelle – une pauvreté relative, par exemple – et non de substance en banalisait les enjeux. À cette perspective, nous préférons le scénario du « choc des civilisation », et notamment celui des heurts entre cultures occidentale et islamique : montrés du doigt, les fondamentalistes se voient reprocher de propager des doctrines radicalement opposées aux valeurs occidentales. Pourtant, la colère des extrémistes islamistes semble provenir non de l’écart entre les deux cultures, mais de sa disparition même : ce qui les exaspère n’est peut-être pas tant l’éloignement que l’invasion de l’Occident. Ils enragent de devoir copier la société occidentale. Oussama Ben Laden conspue les musulmans qui « imitent » les Occidentaux… »

©Livre : Russell Jacoby – Les ressorts de la violence [Belfond // 2014]
©Image (Sculpture) : Hubert Le Gall (Miroir Meteora)
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