Alex Ross – A l’écoute du XXème siècle, la modernité en musique « The rest is Noise » (Extrait) [2010]

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(à propos de la Sixième symphonie de Gustav Mahler)

La Sixième fut créée dans la cité rhénane d’Essen, capital de la métallurgie lourde et siège de la firme d’armement Krupp. Les canons Krupp avaient fait pleuvoir des orages d’acier sur les armées française durant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, et la nouvelle artillerie lourde de la marque jouerait un rôle prépondérant dans la Grande Guerre à venir. De fait, certaines oreilles mal intentionnées allèrent jusqu’à comparer les dernières compositions de Mahler à l’armée du kaiser,, le critique viennois Hans Liebstöckl n’hésitant pas à commencer son billet par la phrase « Krupp fabrique que des canons et Mahler, pas que des symphonies. » C’est en effet une véritable armée en marche qui semble ouvrir la Sixième: au-dessus des la martelés staccato par les violoncelles et contrebasses, rythme appuyé que renforce encore la caisse claire, un motif en la mineur se heurte de plein fouet à la muraille de son que forme le bataillon des huit cors au grand complet. Plus loin, ce sont les timbales qui scandent un de ces rythmes de marche tels qu’on peut encore en entendre à l’occasion de certaines commémorations dans les provinces alpines de la haute Autriche.

Le premier mouvement reprend le principe de la forme sonate traditionnelle, dont il n’omet pas la barre de reprise de l’exposition. Le thème inaugural semble inspiré par celui de la sonate D. 784, de Schubert, oeuvre juvénile et austère tout à la fois, également en la mineur. Le second, large effusion romantique, se veut un chant d’amour pour Alma. On ne saurait trouver deux thèmes plus dissemblables, et toute la démarche de ce mouvement semble consister à les concilier. C’est vers la fin que se produit cette synthèse, lorsque le thème d’Alma est restitué dans l’orchestration martiale et tranchante du premier; c’est l’amour qui semble alors prendre l’allure d’une armée en marche. Il y a cependant quelque chose de forcé dans ce mariage contre nature. le mouvement suivant, un scherzo, reprend le sombre défilé du début tout en le transformant en une méchante valse. Un vaste et lyrique Andante, dans le ton éloigné de mi bémol majeur, procure une certain répit, cependant que l’artillerie des percussions patiente au fond de l’orchestre. Pendant les répétitions à Essen, Mahler décida d’intervertir l’ordre des mouvements intermédiaires, et se tint à cette option dans l’édition imprimée de la symphonie.

La marche fait son retour quelques secondes après le début du finale, plus décidée que jamais. La forme singulière de ce mouvement reste sans égale: à chaque phase du développement, de stridentes fanfares suggérant l’imminence d’une réjouissance sont balayées par le retour inéluctable du rythme de marche. Le mouvement s’articule autour de trois « coups du destin » confiés à la percussion (le dernier a fait les frais d’une révision ultérieure) et qui engendrent  un véritable collapsus sonore. En vue de la création de l’oeuvre, Mahler  avait fait construire une sorte de tambour géant – « la peau d’une vache adulte tendue sur un châssis d’un mètre et demi de côté », avait révélé un critique interloqué – qu’on devait frapper avec une mailloche surdimensionnée. Dépourvu de caisse de résonance, l’engin ne produisait cependant qu’un impact lointain et assourdi, au grand  amusement des musiciens. Comme l’avait Strauss pour Salomé, Mahler ne recule pas devant certains traitements de choc pour méduser son public et prend soin de garder le plus énorme pour la fin. Alors qu’on croit l’oeuvre sur le point de se refermer à la limite du silence, sur un motif pointé de trois notes dans les graves de l’orchestre, un formidable accord de la mineur éclate, fortissimo, comme une gigantesque porte d’acier rabattue par un courant d’air. Aucun auditeur novice ne peut résister à pareil impact, lorsqu’il est amené avec soin.

©Livre :  Alex Ross – A l’écoute du XXème siècle, la modernité en musique « The rest is Noise »  [Actes Sud // 2010]
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