Yves Simon – Jours ordinaires (Extraits) [1988]

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©John Turck [L’oeil du jardin]

 

J’ai gardé de mon enfance les cruautés simples et les imaginations désordonnées. J’ai erré à la recherche de sorcières, de déesses, de Christ buvant des demis pression aux comptoirs des gares terminales, et je n’ai trouvé que moi, avec cette cicatrice étrange dans le regard et ces mains qui tremblent quand il faut se quitter.

Nous n’avons pas de certitudes. Nous ne savons que caresser une peau, embrasser une bouche, aller et venir avec nos corps, jouir et, avec des kleenex à la main, dire comme après un match ou un concert : ce soir c’était super ! Nous savons dire bonjour, ça va et toi, dans les rues, à des gens que nous connaissons à peine, et c’est en France que nous habitons, pays où, paraît-il, tous les pouilleux de la terre sont venus se réfugier, ne pouvant aller plus loin à cause de l’Océan.
Nous avons peur de vivre et nous avons peur de mourir et, souvent, nous collons de vieux chewing-gums sous des banquettes ou des fauteuils de cinéma.

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Extraits du hasard (3)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

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« M. Hung dit qu’un livre en son début peut être une nouvelle façon de comprendre le monde – un univers original – mais il n’est bientôt plus qu’une note de bas de page dans l’histoire de l’écriture, porté aux nues par les flagorneurs, méprisé par les contemporains, et pas plus les uns que les autres ne les lisent. Triste est leur sort, absurde leur destinée. Si les lecteurs les ignorent, ils meurent, et s’ils obtiennent l’aval de la postérité, ils sont destinés à jamais à être mal interprétés, leurs auteurs d’abord transformés en dieux, et puis, inévitablement, sauf s’ils sont Victor Hugo, en démons.
Sur quoi il avale un dernier Pernod et s’en va. »

©Livre : Richard Flanagan -Le livre de Gould. Roman en douze poissons [Flammarion // 2005]

 

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Si un jour il n’y avait pus de mots construits, que toutes les langues d’hommes pourrissent au fond des bouches, derrière des bâillons noirs d’oppression, il faudrait bien inventer des langages de peau et des messages codés du regard. Les yeux ne sont pas faits pour recevoir des arcs-en-ciel et des bouts de pellicules en Eastmancolor, il faut dès à présent leur apprendre à émettre de longues lettres de bienvenue. Respirer. Regarder. Respirer. Regarder.

Dans les souterrains qui relient les maisons aux autres maisons, il y a des fleurs de coca qui pétillent sur des escalators et si d’un gouvernement à un autre gouvernement nous n’avons pas pris le temps de transformer notre façon de tendre la main, c’est qu’un autre gouvernement ne peut rien pour nous et qu’il n’était pas aussi important que cela qu’il ait changé.

Inventons des connivences. Ecoutons. Respirons. Respirons avant que l’air ne soit coupé et qu’ils débarquent nous ramasser étendus et blancs au pied de nos électrophones. Ils sont maîtres de tout. Le fric maîtrise l’oxygène. Inventons des gaz de pensée et branchons nos bouches sur d’autres bouches.

Il est urgent d’inventer des nouvelles recettes de vie qui échappent aux cartes perforées de la police d’Etat.

Respirons. Chantons.

Il faudra alors marcher inlassablement, bras tendus vers d’autres corps, bras ouverts, et intercepter tous ces obus d’hommes tombés des gratte-ciel de Montparnasse.

Respirer. Chanter.

©Texte : Yves Simon – Respirer. Chanter.
©Image : Niki Boon (Brydon Family at home)
net: http://nikiboon.com/