Dany Laferrière – Le cri des oiseaux fous (Extraits) [2015]

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Un morne dimanche soir de juin, la voix de mon père perdit complètement son pouvoir de séduction. Malgré ses efforts désespérés, sa nouvelle voix,  agrémentée de tant d’accents, n’arrivait plus à toucher ma mère. Même en parlant créole, mon père ne parvenait pas à se délester de cet étrange accent qui est le résultat d’une accumulation d’accents différents. Sans le savoir, il avait attrapé un accent mortel, comme d’autres attrapent une maladie infectieuse. Ce fut la fin. Mon père était devenu un étranger pour ma mère. Sa voix  n’opérait plus. Elle ne le reconnaissait plus. Ce son ne pouvait sortir  que d’un corps inconnu de ma mère. Elle ne reconnaissait plus son tambour venu du fond du corps. Le son du corps de mon père lui était devenu étranger, pour ne pas dire hostile.

– Non, il avait mis une de mes robes avant de filer par la fenêtre. L’officier, en entrant, a senti qu’il s’était passé quelque chose. Les gendarmes ont fouillé la maison de fond en comble. Ils n’ont rien trouvé. Finalement, au moment de partir, l’officier s’est rapproché de toi. J’ai eu un moment de panique. Il t’a demandé où était ton père, j’ai failli m’évanouir. On voyait bien que tu réfléchissais à sa question. Moi, , j’étais sur des charbons ardents, mai je ne pouvais rien dire ni rien faire. Finalement tu as dit : « Papa, il reviendra hier. »

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Vanessa Barbara – Les Nuits de laitue (Extraits) [2015]

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Il riait comme un singe, la bouche grande ouverte, mais sans émettre aucun son. Un jour, il avait plongé la tête sous l’eau et, de retour à la surface, s’était mis à rire comme un tordu. « Tout le monde a trouvé ça amusant, racontait Ada. Il a replongé, il est remonté, a recommencé à se bidonner. Ça faisait marrer tout le monde. Puis il a plongé encore une fois, mais n’est pas réapparu. Moralité : mieux vaut ne pas faire la même tête quand on rit et quand on se noie. »

« Je peux vous poser une question, mademoiselle? risqua-t-il.
– Mais bien sûr, dit elle.
– Savez-vous à quoi vous me faites penser?
– Non.
– Je n’ose pas vous le dire.
– Mais allez-y!
– A un magnifique soufflé.
– Un soufflé?! »
Telles furent les premières paroles qu’échangèrent Ada et Otto.

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Jean-Marie Blas de Roblès – Là où les tigres sont chez eux (Extraits) [réédition 2016]

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Elle croyait l’entendre encore : « La science n’est qu’une idéologie parmi les autres, ni plus ni moins efficace que n’importe quelle autre de ses semblables. Elle agit simplement sur des domaines différents, mais en manquant la vérité avec autant de marge que la religion ou la politique. Envoyer un missionnaire convertir les Chinois ou un cosmonaute sur la Lune, c’est exactement la même chose : cela part d’une volonté identique de régir le monde, de le confiner dans les limites d’un savoir doctrinaire et qui se pose chaque fois comme définitif. Aussi improbable que cela ait pu apparaître, François-Xavier arrive en Asie et convertit effectivement des milliers de Chinois, l’Américain Armstrong – un militaire, entre parenthèses, si tu vois ce que je veux dire… – foule aux pieds le vieux mythe lunaire, mais en quoi ces deux actions nous apportent-elles autre chose qu’elles mêmes? Elles ne nous apprennent rien. Puisqu’elles se contentent d’entériner quelque chose que nous savions déjà, à savoir que les Chinois sont convertibles et la lune foulable

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David Toscana – Un train pour Tula (Extraits) [2010]

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Je me rappelle très bien de cette date. Un 17 avril. C’était l’un de ces jours où le soleil vous cuit et où l’ombre glacée cous engourdit. De nombreuses gelées avaient marqué l’hiver. Les arbres étaient encore dégarnis. La fraîcheur qu’ils offraient était rare, à l’ombre de quelques squelettes au bord de routes poussiéreuses dans un air sec. Secs aussi, les visages des gens qui défilaient devant moi . Je m’étais appuyé contre un noyer, regardant Tula se saigner de ses habitants sur les routes. Sur celle qui allait à Victoria, celle de Carmen, passaient des familles au grand complet, tristes mais décidées à fuir, car les maisons qu’elles abandonnaient seraient bientôt envahies par la solitude, l’immobilité et le délabrement comme par un fléau. La désolation du cimetière allait gagner la place, l’école et l’église, les entrepôts, les haciendas, l’hôtel et le casino, toutes les maisons, mais aussi la sienne. Moi je l’attendais sous le noyer, disposé à risquer toutes ces années pour une lettre qui n’avait plus aucune valeur. J’ai aperçu sa voiture tirée par un alezan dès qu’elle a tourné dans l’allée de peupliers. Elle allait à bonne allure malgré les roues qui semblaient ne pas tourner. Pour la première fois, elle n’était pas vêtue de noir. J’ai posé la main sur le coffret et l’ai ouvert pour montrer toutes les fleurs que, chaque mois, j’y avais accumulées. « Oui…par pitié. » Par pitié, Carmen me dirait : « Monte, allons-nous-en d’ici. » Elle est passée devant moi et s’est retournée pour me regarder. J’ai maladroitement glissé la main dans le coffret pour retourner les fleurs. Elle m’a regardé avec le chagrin de celle qui voit un mort. Elle ne s’est pas arrêtée pour ramasser le cadavre, pour le mettre avec les bagages. La voiture s’est éloignée, des pleurs dans les roues. Je suis resté appuyé contre le noyer jusqu’à m’effondrer sur le sol, jusqu’à voir de plus bas, mes jambes cédant, le reste des gens passer à côté de moi en faisant ce qui ne voyaient pas.

Plus tard, Buenaventura, ayant reçu la lettre, est revenue pour trouver la vielle morte et, une fois de plus, agenouillée devant mon tombeau vide, au milieu de cette grande tombe qu’était devenue Tula, elle a pleuré jusqu’à tomber de sommeil, à bout de forces, sans nulle envie de se réveiller.

©Texte : David Toscana – Un train pour Tula [Zulma // 2010]
©Image : Frederico Infante
net: http://www.federicoinfante.com/

Alexandre Bergamini – Cargo Mélancolie (extrait) [2008]

de-stael-nicolas-bateaux-2105401Des brumes de chaleur. Une terre pourpre au seuil d’un continent. L’odeur de soufre, la douleur et le mirage annonciateur des humains à venir. Sur nos terres, des brasiers s’allumeront. A l’origine de tout. Les fils du soleil se collent aux soutes des avions de tourisme, nous les retrouvons survivants à l’arrivée. Leur survie comme une foudroyante réponse à notre mépris, à notre indifférence, à notre rejet. Une réponse, non une victoire. Qu’ils sèment leurs semences de résistants. Nous aurons beau anéantir leur courage, il renaîtra de leurs cendres. Les larmes ont pétri l’argile des hommes

©Livre : Alexandre Bergamini – Cargo Mélancolie [Zulma // 2008]
©Peinture : Nicolas de Staël